Antigone et ses fantômes règnent sur la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Antigone et ses fantômes règnent sur la Cour d’Honneur du Palais des Papes
ANTIGONE - FESTIVAL D AVIGNON - 71e EDITION - Texte : SOPHOCLE - Traduction : Shigetake YAGINUMA - Mise en scène : Satoshi MIYAGI - Musique : Hiroko TANAKAWA - Scénographie : Junpei KIZ - Lumière : Koji OSAKO - Costumes : Kayo TAKAHASHI - Coiffure et maquillage : Kyoko KAJITA - Assistanat à la mise en scène : Masaki NAKANO - Avec : Asuka FUSE - Ayako TERAUCHI - Daisuke WAKANA - Fuyuko MORIYAMA - Haruka MIYAGISHIMA - Kazunori ABE - Keita MISHIMA - Kenji NAGAI - Kouichi OHTAKA - Maki HONDA - Mariko SUZUKI - MICARI - Miyuki YAMAMOTO - Moemi ISHII - Momoyo TATENO - Morimasa TAKEISHI - Naomi AKAMATSU - Ryo YOSHIMI - Soichiro YOSHIUE - Takahiko WATANABE - Tsuyoshi KIJIMA - Yoji IZUMI - Yoneji OUCHI - Yu SAKURAUCHI - Yudai MAKIYAMA - Yukio KATO - Yuumi SAKAKIBARA - Yuya DAIDOMUMON - Yuzu SATO - Dans le cadre du 71ème Festival d'Avignon - Lieu : Cour d'Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le 04 07 2017 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Antigone et ses fantômes règnent sur la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Monter Antigone de Sophocle dans la mythique Cour d’Honneur du Palais des Papes est une gageure que le metteur en scène japonais Satoshi Miyagi a magnifiquement relevée. Il a su utiliser les codes et les références du théâtre asiatique pour faire résonner la puissance et la beauté de la tragédie grecque.

Le plateau de la Cour d’Honneur est recouvert d’une eau peu profonde symbolisant l’Achéron, sur laquelle les comédiens de blanc vêtus semblent marcher comme des fantômes libérés des lois de la pesanteur. Comme si la tragédie avait déjà eu lieu et que les personnages morts continuaient à déambuler sur le plateau. La scénographie s’adapte parfaitement aux proportions de la Cour d’Honneur et nous plonge instantanément dans une atmosphère apaisante entre lenteur et silence.

Puis entrent en scène les musiciens qui résument avec humour l’histoire d’Antigone en quelques minutes, comme cela est pratiqué au Japon. La pièce peut ensuite commencer. Comme dans le théâtre nô, les personnages sont interprétés par la pantomime d’un comédien dans la lumière, doublé par la voix d’un autre, dans l’ombre. Déroutant au prime abord, le procédé révèle très vite toute sa puissance, notamment lorsque les paroles sont amplifiées par le chœur, où lors du monologue d’Antigone. En fond de scène, les musiciens font retentir les percussions donnant un rythme qui contraste parfois avec les déplacements lents des personnages. Les ombres projetées sur le mur du palais viennent prolonger les corps et les mouvements chorégraphiques lors des Stasimons (sorte d’intermèdes durant lesquels le chœur commente l’action) participent à l’harmonie de l’ensemble.

Pendant ce spectacle, hors du temps, nous avons contemplé la scène, les costumes, les visages des comédiens sans même avoir le besoin de lire assidûment les sous-titres d’une histoire que l’on connaît par cœur. Satoshi Miyagi réussit le tour de force de nous faire redécouvrir la tragédie d’Antigone à travers un spectacle esthétique qui mêle avec succès les influences grecques et japonaises, et redonne à la Cour d’Honneur du Palais des Papes une dimension sacrée.

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsAntigone et ses fantômes règnent sur la Cour d’Honneur du Palais des Papes
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La mystérieuse auberge de Kurô Tanino
Photo : Shinsuke Sugino

La mystérieuse auberge de Kurô Tanino

Le Festival d’Automne nous fait découvrir pour la première fois en France le travail du metteur en scène japonais Kurô Tanino avec son spectacle « Avidya ». Un voyage de deux heures au cœur des montagnes japonaises dans une auberge proche de la démolition et peuplée de personnages étranges et fascinants.

« Avidya » désigne en sanskrit le premier des douze maillons du bouddhisme qui signifie « aveuglement » ou « illusion », et que Kurô Tanino traduit aussi par « égarement ». L’égarement est un fil rouge tout au long de la pièce, l’auberge qui est un véritable refuge pour les villageois malades qui souhaitent profiter des bienfaits des eaux thermales est égarée au milieu de la nature, les personnages qu’on rencontre dans la pièce semblent égarés entre leurs désirs et leurs peurs. Kurô Tanino a lui-même réalisé le décor qu’il a souhaité mettre en place dès le premier jour des répétitions. On sent que les comédiens ont pu s’approprier l’espace, s’y projeter tout au long du travail. Il s’agit d’un plateau tournant qui donne à voir successivement les différentes pièces de l’auberge : le patio, les chambres, les bains… L’auberge est ainsi progressivement dévoilée pour révéler ses secrets. On prend plaisir en tant que spectateur à observer les objets, à écouter les sons qui proviennent de cette « auberge de l’obscurité ». La lumière qui transperce les vapeurs des bains ou celle du crépuscule rougeoyant qui se reflète sur l’arbre participe de cette esthétique épurée et on se sent littéralement au cœur des montagnes japonaises.

Une voix off nous raconte l’histoire de cette auberge et celle de ses hôtes. Tout commence avec un duo de marionnettistes qui arrivent de Tokyo pour jouer leur spectacle. Le père atteint de nanisme et son fils grand et impassible intriguent dès la première scène. Ils apprennent rapidement que le propriétaire des lieux est mort, et que personne n’est au courant de ce spectacle. Ils feront la rencontre des quatre personnages de passage dans l’auberge : Otaki qui est une vieille dame habituée des lieux, un malvoyant qui espère recouvrer la vue, un sansuke (métier disparu au Japon qui consistait à laver le corps des clients et à servir de géniteur aux femmes qui ne réussissaient pas à avoir d’enfant) et deux geishas qui ont pris l’habitude de venir se reposer et répéter dans cette auberge. Chacun de ces personnages va être à la fois intrigué et gêné par le père et le fils. Le rythme très lent de la pièce nous révèle petit à petit leurs désirs et leurs peurs de manière subtile. Les corps et les générations se confondent et créent des rencontres  improbables. Chaque personnage porte son mystère et progressivement les esprits s’échauffent jusqu’à ce point d’orgue où le père et le fils décident de jouer un extrait de leur spectacle. A ce moment-là, le rythme s’accélère et l’atmosphère devient plus inquiétante devant cette marionnette difforme animée par le père en transe. Le sansuke est ému aux larmes, l’aveugle crie d’effroi. S’ensuit une scène marquante où l’aveugle tente dans la nuit de toucher la marionnette tandis qu’une des geishas est en train de faire l’amour dans le bain avec le sansuke pour avoir un enfant. Les cris de peur du malvoyant et ceux de plaisir de la geisha se mêlent et créent une atmosphère pesante. On oscille tout au long de la pièce entre les peurs et les désirs des personnages sans jamais réussir à percer réellement leurs secrets, le spectateur peut alors imaginer sa propre histoire.

Mais surtout, la pièce met en scène la fin d’un monde : l’auberge sera détruite pour laisser place à une ligne de chemin de fer et cette source gratuite disparaîtra. Dans cette pièce Kurô Tanino nous présente la fin d’une époque symbolisée par cette auberge où il fait revivre des personnages comme le sansuke. Un hommage à une culture japonaise ancestrale qui donne envie de s’envoler pour le Japon à la recherche de ces eaux thermales miraculeuses.

 

Maxime PauwelsLa mystérieuse auberge de Kurô Tanino
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