« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision

« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision
Crédit photo : Gianmarco Bresadola

« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision

Notre Festival d’Automne commence fort avec la grande adaptation théâtrale du roman de Stefan Zweig, La Pitié Dangereuse, mise en scène par Simon McBurney et magnifiquement interprétée par la troupe de la Schaubühne au théâtre des Gémeaux.

Pendant plus de deux heures, je n’ai pu détourner une seule fois le regard de la scène tant le rythme effréné de la pièce m’a emporté. Du début à la fin, j’ai été littéralement happé par l’histoire de ce jeune homme qui se retrouve pris au piège de sa faiblesse envers Edith. Le roman de Zweig, qui nous plonge dans les souvenirs du lieutenant Anton Hofmiller, est adapté à la scène dans une version chorale interprétée par sept comédiens. Laurenz Laufenberg incarne le lieutenant jeune, donnant vie aux souvenirs du personnage, tandis que Christoph Gawenda interprète le lieutenant-narrateur qui commente et analyse ses actions passées. Comme dans le théâtre Nô, il y a parfois une séparation entre le corps physique et la voix de certains personnages. Ce choix de mise en scène renforce l’aspect choral et symbolise les liens qui unissent l’ensemble des personnages. Ils sont tous conscients du drame qui est en train de se jouer mais aucun d’entre eux ne peut y mettre fin.

Crédit photo : Gianmarco Bresadola

Crédit photo : Gianmarco Bresadola

Simon McBurney parvient à établir un subtil équilibre entre les passages narratifs plus réflexifs et les scènes de vie jouées sous nos yeux par les comédiens. Un équilibre qui permet aux spectateurs de ressentir la tension et la complexité des situations vécues par les personnages. La richesse de la mise en scène est sublimée par la maîtrise et le jeu millimétré de la troupe de la Schaubühne. Les comédiens parviennent à nous faire ressentir toute la puissance de l’implacable piège qui se referme sur le lieutenant à mesure qu’il s’engage envers Edith et sa famille.

La scénographie n’est pas en reste et contribue également à la réussite de la pièce. Assez minimaliste, elle est composée de petits espaces qui correspondent à chaque personnage, venant ainsi renforcer leur isolement. L’écran vidéo en fond de scène est utilisé pour prolonger le décor ou diffuser des images d’archive. L’ensemble laisse la part belle à l’imagination et j’ai souvent pu imaginer les lieux et les décors des différentes scènes qui se jouaient sous nos yeux.

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas été si impressionné et happé par une pièce de théâtre. Cette « Pitié Dangeureuse » est une grande réussite théâtrale qui retranscrit toute la force de l’écriture de Zweig et nous fait réfléchir sur le sentiment de pitié et ses conséquences dévastatrices.

Á voir au TNP de Villeurbanne du 23 au 30 mars 2018

Maxime Pauwels« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision
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Lia Rodrigues implore le ciel au 104
Crédit photo : Sammi Landweer

Lia Rodrigues implore le ciel au 104

Para que o céu nao caia [Pour que le ciel ne tombe pas], la nouvelle création de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues présentée au 104 pour le Festival d’Automne, nous plonge dans un univers tribal où les corps deviennent les porte-voix de populations délaissées.

Lorsqu’on entre dans la salle du 104, rien sur le plateau, ni décor ni accessoires, seulement une puissante odeur de café qui éveille notre curiosité et nos sens. Notre serviette à la main (parce qu’on nous distribue énigmatiquement ce bout de chiffon), on se demande sur lequel des quatre côtés s’asseoir, mais on sait que ce sera à même le sol. Cependant, lorsque les danseurs font leur apparition, c’est pour mieux nous demander de nous déplacer, brisant ainsi le cercle que nous avions naturellement formé. Tout au long du spectacle nous serons ainsi guidés par les sept performeurs, happés, repoussés, frôlés, regardés longuement même. De quoi mettre mal à l’aise parfois, avant de nous emporter de nouveau.

Les performeurs s’enduisent tout d’abord de café, puis d’autres substances de différentes couleurs, qui les métamorphosent en personnages fantasmagoriques, repoussants ou intrigants, c’est selon. Ainsi grimés, ils traversent la marée composée des spectateurs agglomérés au sol, et viennent nous observer de très près. Les danseurs s’approchent de très près, nous scrutent, nous touchent même, puis repartent. L’effet produit sur les spectateurs est très varié. Certains n’osent pas regarder le personnage qui leur fait face et détournent la tête, d’autres laissent échapper de petits rires nerveux, et d’autres encore les fixent avec le plus grand sérieux. Cette expérience n’atteint pas de la même manière :

Maxime : J’ai perçu une véritable frontière entre le danseur et moi, comme si on ne pouvait pas se comprendre parce qu’on ne partageait pas le même langage.
Lucile : J’ai au contraire eu l’impression d’entrer en communion avec le danseur grâce à notre échange de regard, comme si la frontière performeur/spectateur n’existait plus. C’était à la fois agréable et déroutant. 

L’expérience était en tout cas troublante pour nous deux, comme pour les autres spectateurs.

©LJoyeux

La seconde partie du spectacle est « dansée » au sens traditionnel du terme. Les danseurs investissent le plateau entier, reformant le dispositif quadri-frontal. La chorégraphie évoque un rituel. Une grande violence à la limite de la rage se dégage de leurs mouvements. Il faut dire que Lia Rodrigues s’est inspirée de l’histoire tragique de la tribu indienne Yanomani, ainsi que de celle des habitants de la favela de Maré au Nord de Rio, qu’elle a rencontrés. Elle met en mouvement ses danseurs et nous confronte directement à la réalité de ces populations. Leurs gestes mais aussi leurs cris expriment une souffrance profonde. Lorsqu’ils se tiennent par les épaules, c’est pour mieux faire front et rester unis face au monde extérieur que le public représente. Ils semblent vouloir extérioriser leur rage et leur détresse, qu’ils nous communiquent tout autant que leur espoir.

Quand la lumière se rallume les danseurs ont quitté le plateau, il ne reste que la poudre au sol et les traces de pas pour nous prouver que tout cela était bien réel.

 

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsLia Rodrigues implore le ciel au 104
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La mystérieuse auberge de Kurô Tanino
Photo : Shinsuke Sugino

La mystérieuse auberge de Kurô Tanino

Le Festival d’Automne nous fait découvrir pour la première fois en France le travail du metteur en scène japonais Kurô Tanino avec son spectacle « Avidya ». Un voyage de deux heures au cœur des montagnes japonaises dans une auberge proche de la démolition et peuplée de personnages étranges et fascinants.

« Avidya » désigne en sanskrit le premier des douze maillons du bouddhisme qui signifie « aveuglement » ou « illusion », et que Kurô Tanino traduit aussi par « égarement ». L’égarement est un fil rouge tout au long de la pièce, l’auberge qui est un véritable refuge pour les villageois malades qui souhaitent profiter des bienfaits des eaux thermales est égarée au milieu de la nature, les personnages qu’on rencontre dans la pièce semblent égarés entre leurs désirs et leurs peurs. Kurô Tanino a lui-même réalisé le décor qu’il a souhaité mettre en place dès le premier jour des répétitions. On sent que les comédiens ont pu s’approprier l’espace, s’y projeter tout au long du travail. Il s’agit d’un plateau tournant qui donne à voir successivement les différentes pièces de l’auberge : le patio, les chambres, les bains… L’auberge est ainsi progressivement dévoilée pour révéler ses secrets. On prend plaisir en tant que spectateur à observer les objets, à écouter les sons qui proviennent de cette « auberge de l’obscurité ». La lumière qui transperce les vapeurs des bains ou celle du crépuscule rougeoyant qui se reflète sur l’arbre participe de cette esthétique épurée et on se sent littéralement au cœur des montagnes japonaises.

Une voix off nous raconte l’histoire de cette auberge et celle de ses hôtes. Tout commence avec un duo de marionnettistes qui arrivent de Tokyo pour jouer leur spectacle. Le père atteint de nanisme et son fils grand et impassible intriguent dès la première scène. Ils apprennent rapidement que le propriétaire des lieux est mort, et que personne n’est au courant de ce spectacle. Ils feront la rencontre des quatre personnages de passage dans l’auberge : Otaki qui est une vieille dame habituée des lieux, un malvoyant qui espère recouvrer la vue, un sansuke (métier disparu au Japon qui consistait à laver le corps des clients et à servir de géniteur aux femmes qui ne réussissaient pas à avoir d’enfant) et deux geishas qui ont pris l’habitude de venir se reposer et répéter dans cette auberge. Chacun de ces personnages va être à la fois intrigué et gêné par le père et le fils. Le rythme très lent de la pièce nous révèle petit à petit leurs désirs et leurs peurs de manière subtile. Les corps et les générations se confondent et créent des rencontres  improbables. Chaque personnage porte son mystère et progressivement les esprits s’échauffent jusqu’à ce point d’orgue où le père et le fils décident de jouer un extrait de leur spectacle. A ce moment-là, le rythme s’accélère et l’atmosphère devient plus inquiétante devant cette marionnette difforme animée par le père en transe. Le sansuke est ému aux larmes, l’aveugle crie d’effroi. S’ensuit une scène marquante où l’aveugle tente dans la nuit de toucher la marionnette tandis qu’une des geishas est en train de faire l’amour dans le bain avec le sansuke pour avoir un enfant. Les cris de peur du malvoyant et ceux de plaisir de la geisha se mêlent et créent une atmosphère pesante. On oscille tout au long de la pièce entre les peurs et les désirs des personnages sans jamais réussir à percer réellement leurs secrets, le spectateur peut alors imaginer sa propre histoire.

Mais surtout, la pièce met en scène la fin d’un monde : l’auberge sera détruite pour laisser place à une ligne de chemin de fer et cette source gratuite disparaîtra. Dans cette pièce Kurô Tanino nous présente la fin d’une époque symbolisée par cette auberge où il fait revivre des personnages comme le sansuke. Un hommage à une culture japonaise ancestrale qui donne envie de s’envoler pour le Japon à la recherche de ces eaux thermales miraculeuses.

 

Maxime PauwelsLa mystérieuse auberge de Kurô Tanino
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