Interview de Jérôme – « Stadium » de Mohamed El Khatib

Interview de Jérôme – « Stadium » de Mohamed El Khatib
©Pascal Victor/ArtComPress

Interview de Jérôme – « Stadium » de Mohamed El Khatib

Dans son spectacle Stadium, Mohamed El Khatib a réuni une soixantaine de supporteurs du RC Lens, réputés pour être le meilleur public de France. Parmi eux Yvette, l’une des figures majeures de la pièce, matriarche d’une grande famille de supporteurs, présente à chaque représentation. 
Nous avons rencontré Jérôme Vastra, l’un de ses petits-fils, remarqué dans la pièce parce qu’il ne ressemble pas tout à fait aux autres membres de la famille. 
Il a 32 ans, il vit à Lille, est web designer, porte chemise et lunettes, bref… on ne l’imagine pas allumer des fumigènes au stade Bollaert, il correspond davantage à l’image que l’on se fait d’un spectateur parisien.

Tout a commencé grâce à un meuble …

 

Raconte-nous comment tu as intégré le projet.

C’est ma tante qui m’a appelé car quelqu’un voulait parler de notre passion familiale pour le Racing Club de Lens. On voulait voir ma grand-mère avec une partie de sa famille. Donc ma tante a appelé toute la famille !

Mais comment Mohamed El Khatib vous a-t-il connus ?

Je crois qu’il était tombé sur un article publié dans un journal local, sur le meuble que ma grand-mère avait donné au Louvre Lens.

Pour rappeler le contexte, en 2016 le Louvre Lens a organisé une exposition sur le Racing Club de Lens. Ma grand-mère est une fan inconditionnelle et a plein, plein, plein d’objets du RCL ! Des personnes du Louvre Lens sont venues chez elle et ont choisi un meuble de télévision que l’un de mes oncles avait fait. Il y a une vitrine avec un mini-stade de foot, des petits joueurs et des supporteurs, et sur leurs têtes on avait collé des photos de nous (rires). 
–> Le meuble d’Yvette
–> L’exposition RC Louvre au Louvre Lens

Il faut savoir que dès qu’on rentre chez ma grand-mère, enfin, même dehors d’ailleurs, on sait que c’est une supportrice ! Il y a des drapeaux aux 

fenêtres, des anciennes photos de joueurs. A l’intérieur tout est rouge et jaune ! (on le voit dans le spectacle, car la famille est filmée chez Yvette : du sol au plafond tout évoque le Racing Club de Lens).

Donc Mohamed El Khatib a voulu rencontrer cette famille !
On est arrivés au Louvre Lens à quarante. A mon avis personne ne s’y attendait, et en plus il n’y avait que la moitié de la famille ! Mohamed El Khatib – qu’on ne connaissait pas – était là et a halluciné de nous voir aussi nombreux : « ah ouais quand même ça fait une sacrée famille » !
Là, il nous a expliqué qu’il voulait faire une pièce sur nous. Nous on pensait que c’était pour rigoler, pas que c’était quelque chose de « sérieux », qu’il y aurait un engrenage comme cela. Nous on aime bien le foot, on aime se réunir et rigoler, et voilà… on était loin de se douter… Au final ça rend un spectacle super !

Mais toi, tu es aussi un « vrai » supporteur de Lens ?

Oui ! Je ne peux pas aller au stade tout le temps, je ne peux pas aller en déplacement, mais dès que j’ai l’occasion je regarde le match, je les soutiens (sa fiancée hoche la tête : « Oh oui ! » confirme-t-elle… )

Autant qu’Yvette ?

Autant que ma grand-mère, c’est impossible ! Déjà, il faudrait que mon appartement soit rouge et jaune partout, c’est impossible !!!! Chez elle c’est un sanctuaire.

 

Comment avez-vous travaillé avec Mohammed El Khatib ?

La toute première fois qu’il nous a demandé de venir, il nous a installés sur une estrade comme celle qu’on retrouve actuellement sur scène. Puis il nous a posé des questions. C’est comme ça que j’ai été piégé la toute première fois car toute ma famille était en tee-shirt et moi en chemise. Il m’a dit « mais toi qu’est-ce que tu fais là, pourquoi tu es en chemise ? », c’est là que j’ai balancé ma vanne, ça a fait rire tout le monde et maintenant elle est encore dans le spectacle.

Il a posé énormément de questions, il a retenu des choses, prenait des notes. De là on a commencé à répéter : il faut se placer comme ça, il faut arriver à tel moment, pas aller trop vite, trop lentement, trop haut, pas s’écarter…

Donc il a recueilli la matière au cours des premières séances et après il a travaillé la forme ?

Oui, le plus gros a été fait au début mais en fait ça s’étoffait à chaque répétition, et même encore maintenant pendant les spectacles. Ça bouge tout le temps…

Vous vous attendiez à ce que cette aventure prenne une telle ampleur ?

On a fait un premier jet au Louvre Lens, enfin nous, on pensait que ce serait le seul ! On a fait cette représentation et après seulement on a appris qu’il y aurait d’autres dates, qu’il faudrait faire des répétitions de chants etc… on a même eu un coach vocal qui venait exprès pour nous ! Le maire de Grenay (personnalité qui apparaît dans l’une des vidéos du spectacle, Grenay est une ville à côté de Lens NDRL), nous prêtait une salle gracieusement ! On faisait des exercices car au début les chants ne ressemblaient vraiment à rien, c’était inaudible ! Il a essayé d’harmoniser un peu tout ça !
Après on a fait une répétition générale avant les deux dates de Douai. Quand on est arrivés là-bas on nous a donné une feuille sur laquelle il y avait quarante dates sur 2017-2018. On s’est demandé ce que c’était ! On a compris que ça marchait bien quand on a vu qu’il y avait autant de dates. Là c’était vraiment parti… On a fait Tours, Angers, et ensuite Paris.

Voyant l’ampleur du projet des personnes sont-elles parties ?

Non, personne n’est parti en raison de l’ampleur du projet, mais certaines ont dû arrêter à cause du travail. On adapte, ce ne sont pas toujours les mêmes personnes sur scène. Par exemple mon frère voudrait être toujours là mais il travaille à trois-quatre heures de Paris donc il ne peut pas, il vient seulement certains soirs. Moi j’essaie de faire ce que je peux.

Comment t’organises-tu pour pouvoir participer ?

J’ai dû prendre un congé sans solde là où je suis salarié, du mardi au jeudi. Je retourne à Lille pour travailler les lundi et vendredi avec mon statut d’auto-entrepreneur, sinon je perdrais mon client et je n’aurais pas de rentrée d’argent. Pour le spectacle on me rembourse mes transports et j’ai un défraiement en tant que figurant. On a un contrat, mais je ne l’ai jamais vraiment lu ….

 

En interview M. El Khatib a parlé de toi comme d’un « transfuge de classe » ? Qu’en penses-tu ? Est-ce que ça se ressent dans ta famille ?

Au sein de la famille c’est simple, il n’y a pas du tout cette notion de classe, tout le monde est pareil. Peu importe que tu sois cadre ou ouvrier, peu importe combien tu gagnes, où tu vis. Si quelqu’un a quelque chose à dire, on le dit. Ça a toujours été comme ça. C’est plus le public extérieur qui peut se dire que je suis d’une autre classe sociale.

Comment ont réagi tes collègues de travail en apprenant que tu jouais dans un spectacle ?

Je l’ai annoncé à mes collègues il n’y a pas si longtemps que cela, je leur ai dit quand j’ai dû partir en tournée. Au début ils ne me croyaient pas : « ouais, c’est ça, tu vas à Paris jouer dans une pièce, oui c’est ça ! » Vraiment ils ne me croyaient pas !!! J’ai dû leur montrer des photos qui étaient parues dans des journaux !

Certains ont une image pleine d’a priori sur le Pas de Calais, et on me chambrait déjà avant le spectacle sur le sujet. Quand ils ont su qu’en plus je jouais dans une pièce sur le RCL, ils ont vraiment cru que ce serait un « truc de Footix », ils ne comprenaient pas du tout le projet : pourquoi des supporteurs seraient dans un spectacle ?
Je leur ai expliqué et leur ai dit de lire les articles. Ils ont commencé à prendre les choses au sérieux et à s’apercevoir qu’il y avait un fond. Maintenant beaucoup veulent voir la pièce (mais il n’y a pas encore de dates prévues à Lille).

En tant que spectateurs de pièces de théâtre, nous rencontrons grâce à Stadium des spectateurs de matchs de foot ; mais vous, comment avez-vous perçu le public de théâtre ?

On le découvre complètement car c’est un milieu très éloigné de nous. On était surpris : on ne pensait pas que le public pouvait se lâcher comme ça dans un théâtre, taper dans ses mains, chanter « joyeux anniversaire » à ma grand-mère, et venir nous voir à la fin librement, faire tomber les barrières. On aime que les gens viennent nous voir à la fin. On serait gênés si les personnes partaient juste après le spectacle sans venir nous parler, mais là ils restent, ils prennent le temps de venir discuter avec nous, c’est génial.

Certaines personnes disent avoir été gênées pendant le spectacle par des rires qui seraient selon eux moqueurs… Est-ce que vous en avez parlé avec les autres participants ? Est-ce que vous avez ressenti ça ?

(Jérôme est très étonné) NON jamais ! A aucune occasion. On n’a jamais eu l’impression qu’on se moquait de nous, sinon on en aurait fait part à Mohamed. Au tout début quand on entend l’accent ch’ti des gens rigolent, mais on ne le prend pas comme une moquerie, et passé quelques minutes on s’aperçoit que ça va plus loin que la façon dont la personne parle, il y a le fond derrière ! Je n’imagine pas que des personnes se moquent pendant toute la pièce.

Après, chacun interprète comme il l’entend, on a le droit de ne pas aimer. Mais franchement il y a vraiment une atmosphère qui se dégage de la pièce, les chants, les témoignages, c’est obligé que ça touche un peu quand même ! Même si on ne peut jamais faire l’unanimité.

Qu’est-ce que cette aventure a changé pour toi ?

Je suis un peu plus loin de ma chérie ! Mais ça m’a aussi rapproché de ma famille, on passe plus de temps ensemble.

Et l’ambiance dans tout ça ?

A Paris on vivait à quinze dans une maison pendant deux semaines ! C’est tout le temps de la rigolade, on se charrie beaucoup, parfois il y a quelques tensions pour mettre un peu de piment, mais c’est tout le temps une bonne ambiance !

Mais vous vous rendez compte de ce qui vous arrive ?

Beaucoup n’étaient jamais venus à Paris, donc on mesure la chance qu’on a d’être là. C’est surtout le fait de partir en tournée qu’on trouve énorme ! Après qu’on joue dans un petit ou un grand théâtre, on ne fait pas la différence, pour nous c’est un théâtre. On vit ça comme une aventure car on sait que ça ne va pas durer, on en profite. On essaie de se faire plaisir, et de faire plaisir au public.

Est-ce que ça vous donne envie d’aller au théâtre ?

Oui, car quand je vois la réaction des gens qui viennent nous voir, j’aimerais avoir ce type de réaction en voyant une pièce. J’aurais envie de vivre ce qu’on fait vivre aux gens. C’est un monde qu’on ne connait absolument pas et on aimerait passer de l’autre côté.

Donc nous n’avons pas devant nous un futur comédien ?

Ah non ! Il faudrait que je prenne des milliers d’heures de cours, c’est un vrai boulot ! (Rires)

Bonus Audio

 

Les dates de la tournée : 

20 au 22 sept. 2017 Le Quai-Scène nationale Angers
12 oct. 2017 Théâtre de Saint-Germain-en-Laye
13 oct. 2017 Théâtre de Chelles
14 oct. 2017 Théâtre de Tremblay
10 nov. 2017 L’Avant-Scène – Théâtre de Colombes
16 & 17 nov. 2017 Théâtre de Beauvais
24 & 25 nov. 2017 Festival Mettre en scène, TNB Rennes
26 nov. 2017 Scènes du Golfe, Vannes
1er fév. 2018 Espace Malraux, Joué-les-tours, en co-accueil avec CDN Tours
2 fév. 2018 Centre Dramatique National Tours
3 fév. 2018 Scène Nationale Orléans
16 & 17 mars 2018 Scène nationale Châteauvallon
10 au 14 avr. 2018 Le Grand T, Nantes
26 mai 2018 Pôle culturel Alfortville

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsInterview de Jérôme – « Stadium » de Mohamed El Khatib
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Festival Ecarts : les étudiants à l’honneur au théâtre de la Cité Internationale
Crédit : Denis ASSALIT

Festival Ecarts : les étudiants à l’honneur au théâtre de la Cité Internationale

Le Festival Écarts (voir notre présentation) s’est tenu du 30 mars au 1er avril 2017 au Théâtre de la Cité Internationale. Les Espaces Libres se sont vu confier la délicate mission de participer au jury blogueur, mission partagée avec Théâtre Côté Cœur.

Difficile de départager les cinq compagnies qui se sont succédé durant ces trois jours de festival. Les spectacles, scrupuleusement choisis par les organisateurs, Lucas Bouissou et Bertrand Brie, avaient tous leur singularité : entre jeu de clowns et texte ardu, écritures de plateau et expérience sensorielle, les compagnies nous ont présenté différentes formes théâtrales.

Retour sur notre expérience de jury …

Des idées et de l’audace

  • Dans Leurs Vies, la compagnie Homère & Pogona a composé un spectacle entre textes classiques et dialogues de clowns. Nous avons été touchés par leur générosité, même si le spectacle n’était pas tout à fait abouti tant au niveau de l’écriture et du jeu pour nous convaincre complètement, mais la proposition est originale !
  • « Les beaux jours d’Aranjuez » de Peter Handke, mis en scène par Gabriel Pierson, nous a divisés :

Maxime : « J’ai trouvé ce spectacle poétique grâce aux interprètes qui ont réussi à faire résonner ce texte avec justesse et conviction dans une mise en scène épurée »

Lucile : « Je suis restée en dehors, en raison du texte qui ne me parle pas, et malgré une interprétation simple et juste ».

Si le spectacle n’a pas eu la même résonance en nous, nous saluons tous deux le jeu des comédiens, en particulier celui de Garance Robert de Massy, jeune actrice  à suivre.

  • La compagnie la Faim du Soir Tard nous a présenté Mues, un spectacle déjanté, dans lequel l’écriture de plateau, quoique parfois un peu faible, parvenait à montrer un univers artistique prometteur.  Lucile a particulièrement apprécié le spectacle pour ce côté fou-fou, tandis que Maxime est resté sur la réserve. Nous suivrons les prochaines créations de cette compagnie.
  • Dans un tout autre style, la Compagnie le Quintuplex donnait à voir la vie en entreprise et ses travers avec Hyperglycémie. Nous avons trouvé cette fable sociale assez réaliste, elle parvient à dénoncer, parfois sur un ton humoristique, le mal être en entreprise, l’infantilisation et la manipulation du personnel pour toujours être plus rentable.

Si aucune compagnie n’a démérité, nous avons été particulièrement touchés par le spectacle qui a clos le Festival avec une forme hétéroclite :

  • Qu’est-ce là qui monte du désert ?, proposition de la Compagnie Le Mot Nu Ment, a remporté le prix des jurys blogueur et étudiant, et a aussi été distinguée par le jury professionnel.

Se présentant sur le papier comme une expérience olfactive, le spectacle ne se contente pourtant pas d’explorer le sens de l’odorat, mais nous propose finalement un voyage sensoriel qui tient presque de la synesthésie. Ainsi le travail sur la lumière et les couleurs est particulièrement réussi tandis que les passages chorégraphiés et chantés viennent donner du corps au propos et aux textes de Baudelaire, Ginsberg, Le Cantique des cantiques etc.

On retient la prestation de Thibaut Madani qui est particulièrement touchant au milieu de ses partenaires féminines. Au sortir du spectacle, on ne saurait expliquer exactement pourquoi on a été emportés, mais la forme singulière, sans être tout à fait originale, nous a indubitablement conduits vers un ailleurs, et on garde un souvenir très précis des tableaux. Est-ce l’odeur du café ou les couleurs de la scène finale qui nous ont fait penser à Pour que le ciel ne tombe pas de Lia Rodrigues. On leur souhaite de poursuivre leur aventure et de se produire, beaucoup. Compagnie à suivre, donc….

Les Espaces libres sont ravis d’avoir partagé cette expérience dans la bonne humeur et la simplicité ! Merci aux équipes du Théâtre et du Festival pour leur accueil, aux organisateurs Lucas Bouissou et Bertrand Brie pour leur confiance, à Christine du Théâtre Côté Cœur d’avoir supporté nos débats endiablés, et aux membres des jurys étudiant et professionnel pour les échanges fructueux. Enfin, bien sûr, merci à toutes les compagnies de nous avoir fait partager leur passion du théâtre et de nous avoir fait vivre ces beaux moments !

On se donne rendez-vous l’année prochaine !

Crédit photo : Denis ASSALIT

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsFestival Ecarts : les étudiants à l’honneur au théâtre de la Cité Internationale
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