Lia Rodrigues implore le ciel au 104

Lia Rodrigues implore le ciel au 104
Crédit photo : Sammi Landweer

Lia Rodrigues implore le ciel au 104

Para que o céu nao caia [Pour que le ciel ne tombe pas], la nouvelle création de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues présentée au 104 pour le Festival d’Automne, nous plonge dans un univers tribal où les corps deviennent les porte-voix de populations délaissées.

Lorsqu’on entre dans la salle du 104, rien sur le plateau, ni décor ni accessoires, seulement une puissante odeur de café qui éveille notre curiosité et nos sens. Notre serviette à la main (parce qu’on nous distribue énigmatiquement ce bout de chiffon), on se demande sur lequel des quatre côtés s’asseoir, mais on sait que ce sera à même le sol. Cependant, lorsque les danseurs font leur apparition, c’est pour mieux nous demander de nous déplacer, brisant ainsi le cercle que nous avions naturellement formé. Tout au long du spectacle nous serons ainsi guidés par les sept performeurs, happés, repoussés, frôlés, regardés longuement même. De quoi mettre mal à l’aise parfois, avant de nous emporter de nouveau.

Les performeurs s’enduisent tout d’abord de café, puis d’autres substances de différentes couleurs, qui les métamorphosent en personnages fantasmagoriques, repoussants ou intrigants, c’est selon. Ainsi grimés, ils traversent la marée composée des spectateurs agglomérés au sol, et viennent nous observer de très près. Les danseurs s’approchent de très près, nous scrutent, nous touchent même, puis repartent. L’effet produit sur les spectateurs est très varié. Certains n’osent pas regarder le personnage qui leur fait face et détournent la tête, d’autres laissent échapper de petits rires nerveux, et d’autres encore les fixent avec le plus grand sérieux. Cette expérience n’atteint pas de la même manière :

Maxime : J’ai perçu une véritable frontière entre le danseur et moi, comme si on ne pouvait pas se comprendre parce qu’on ne partageait pas le même langage.
Lucile : J’ai au contraire eu l’impression d’entrer en communion avec le danseur grâce à notre échange de regard, comme si la frontière performeur/spectateur n’existait plus. C’était à la fois agréable et déroutant. 

L’expérience était en tout cas troublante pour nous deux, comme pour les autres spectateurs.

©LJoyeux

La seconde partie du spectacle est « dansée » au sens traditionnel du terme. Les danseurs investissent le plateau entier, reformant le dispositif quadri-frontal. La chorégraphie évoque un rituel. Une grande violence à la limite de la rage se dégage de leurs mouvements. Il faut dire que Lia Rodrigues s’est inspirée de l’histoire tragique de la tribu indienne Yanomani, ainsi que de celle des habitants de la favela de Maré au Nord de Rio, qu’elle a rencontrés. Elle met en mouvement ses danseurs et nous confronte directement à la réalité de ces populations. Leurs gestes mais aussi leurs cris expriment une souffrance profonde. Lorsqu’ils se tiennent par les épaules, c’est pour mieux faire front et rester unis face au monde extérieur que le public représente. Ils semblent vouloir extérioriser leur rage et leur détresse, qu’ils nous communiquent tout autant que leur espoir.

Quand la lumière se rallume les danseurs ont quitté le plateau, il ne reste que la poudre au sol et les traces de pas pour nous prouver que tout cela était bien réel.

 

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsLia Rodrigues implore le ciel au 104
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« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres

Lorsqu’on arrive à La Chartreuse, un sentiment de sérénité nous enveloppe immédiatement. Le lieu est beau, calme, magistral, dédié à la création.

L’entrée de la salle du Tinel où se déroule la représentation de La Rive dans le noir est paradoxalement très petite et c’est dans une « boite à chaussures », comme la qualifie le secrétaire général Quentin Carrissimo Bertola, que le spectateur entre. Cela tombe bien puisque le spectacle est sous-titré « Une performance de ténèbres ». Le sujet est grave, Pascal Quignard rend hommage à son interprète disparue, Carlotta Ikedda, danseuse de butô.

Le spectateur est d’emblée mis en condition par un long silence dans le noir précédant le début de la performance. Le sol est recouvert de poussières argentées qui font penser à une coulée de lave. La règle du jeu est donnée : on nous invite à l’apaisement et à la contemplation d’une sorte de grotte reconstituée sur scène. Est-ce celle de Platon ? Une grotte primitive ? Un lieu d’expérimentation ?

Pascal Quignard entre en scène et place son spectacle sous le patronage d’une corneille et d’une chouette, dont les images pariétales s’allument en haut de la cage de scène, respectivement côté jardin et côté cour. L’ambiance est mystérieuse, voire ésotérique, on attend beaucoup de l’atmosphère dégagée.

Mais on ne recevra rien.

Marie Vialle entre en scène après un prologue pris en charge par l’auteur (qui est sonorisé), et si l’on peut reconnaître son jeu et la qualité de sa voix, elle m’a laissée tout de même complètement de glace. S’enchaînent pendant 1h15 des images et des scènes sans lien les unes aux autres, Marie Vialle est tour à tour prêtresse, statue, aguicheuse, cabotine ou enfantine. Ses tenues, bien qu’admirables (je pense à cette longue robe en plumes de corneille) semblent être volontairement sophistiquées pour cacher la vacuité du propos.

Et que dire de la présence de la corneille et de la chouette effraie, deux animaux qui entrent sur scène (mais ont surtout envie d’en sortir) ? Je n’ai pas compris l’intérêt de leur présence, qui selon moi fait échouer le rapport à la fiction et à la théâtralité tout en accentuant l’effet d’esbroufe.

On peine donc à faire le lien entre la passion de Quignard pour les oiseaux, pour Carlotta, pour Marie, et ses souvenirs d’enfance. Alors ce spectacle ne serait-il pas finalement que cela : une « boite à souvenirs » (expression empruntée à un ami) trop personnelle pour qu’on puisse se sentir impliqués en tant que spectateurs ? L’effet de collage n’a pas pris sur moi. La proposition semble une performance autocentrée, certes sophistiquée par bien des aspects, mais qui n’a pas pensé au public.

La présence d’un metteur-en-scène extérieur aurait sans doute permis d’éviter cet écueil. Le spectacle sera peut-être plus abouti lors de sa reprise au Centquatre.

Au Centquatre du 16 au 18 janvier 2017

Lucile Joyeux« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
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