Le renversement de « La Dictadura de Lo Cool » n’aura pas lieu

Le renversement de « La Dictadura de Lo Cool » n’aura pas lieu
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le renversement de « La Dictadura de Lo Cool » n’aura pas lieu

Marco Layera et sa compagnie la Re-Sentida nous interpellent sur l’entre-soi et la complaisance régnant dans le milieu culturel. Même si on ne doute pas de leur sincérité et du travail fourni, le spectacle tourne rapidement en rond, à coups d’invectives et d’excès en tout genre, sans autre parti pris que la dénonciation frontale quelque peu simpliste.

Nous attendions beaucoup de cette compagnie chilienne et de leur théâtre politique prenant à bras le corps des sujets dont on aime débattre : le phénomène bobo et la reproduction des élites. L’entrée en matière donnait tout de suite le ton avec les questions que la maîtresse de cérémonie adressa au public afin de provoquer la gêne, et par extension le rire : « Combien parmi vous sont d’origine maghrébine ? Qui a voté pour François Hollande ? ». La fête organisée par le nouveau Ministre de la Culture, pourtant absent, dévoile des invités issus de milieux favorisés, représentant des stéréotypes que l’on pourrait croiser dans les milieux mondains parisiens. Leur autosatisfaction caractérisée mêlée à leur taux d’alcoolémie nous donnent à voir un spectacle à la fois comique et pathétique.

Un écran placé côté jardin nous permet de suivre les personnages à l’arrière scène, « parce qu’on fait du théâtre contemporain » comme le dit plus tard le personnage du Ministre. On sent au fil de la pièce une envie de se moquer des tendances actuelles au théâtre. Pourtant La Dictadura de Lo Cool ne parvient pas à dépasser cette critique et reste au niveau parodique.

Le Ministre de la Culture finit par faire son apparition et annonce la couleur : il ne supporte plus cet entre-soi et veut opérer un changement en profondeur, offrir des postes à des artisans, des responsables syndicaux, non plus à ses amis. Il veut redonner la culture au peuple et provoquer une véritable révolution. Pourtant loin d’être altruiste, il apparait comme fou, encore décadent mais d’une autre manière : sa crise est extrême et violente.

Tout au long du spectacle, la couleur rouge, la bande son saturée et l’hystérie des personnages symbolisent cette prise de conscience brutale. Le spectacle va devenir de plus en plus pénible pour le public, avec des scènes répétitives, violentes, qui n’apportent rien de plus au propos. On attend une évolution, de nouvelles idées, mais le spectacle se cantonne à une critique frontale du système avec pour seule revendication redonner la culture au peuple. Une idée honorable mais présentée de manière simpliste et démagogique.

Malgré une scénographie astucieuse et des comédiens convaincants, empreints d’une belle énergie du début à la fin de la pièce, on ressort de la Dictadura de Lo Cool avec un goût d’inachevé et le sentiment que Marco Layera n’a pas su mettre en scène sa réflexion sur la société.

Maxime Pauwels et Lucile JoyeuxLe renversement de « La Dictadura de Lo Cool » n’aura pas lieu
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« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse

Le focus Moyen-Orient du Festival d’Avignon accueillait cette année deux pièces d’Ali Chahrour : Fatmeh et Leïla se meurt. N’ayant pu voir la première, très applaudie, nous attendions la seconde avec impatience.

Le chorégraphe libanais a choisi un sujet plus personnel, mettant en scène l’une de ses parentes, Leïla, pleureuse. Ce métier méconnu en Occident consiste à écrire des poèmes pour honorer les morts et à faire pleurer les vivants. Le spectacle s’apparente davantage à la reconstitution du rite qu’à une fiction. La majorité des textes ont d’ailleurs été écrits par Leïla pour ses lamentations. Deux musiciens et Ali Chahrour l’accompagnent.

Lorsque les trois hommes entrent en scène et que leur voix s’élève, on est immédiatement séduits et emportés par les chants religieux qui résonnent particulièrement dans le Cloître des Célestins. Leïla fait son apparition et occupe silencieusement l’espace, écoutant le chant des trois hommes. Enfin, sa voix se fait entendre et commence alors la cérémonie. On pense que l’intensité ne cessera d’augmenter et qu’on sera emportés par ce flot de tristesse, surtout lorsque Ali Chahrour se mettra en mouvement. Mais il tarde à le faire, et son immobilité provoque chez le spectateur une attente qui ne sera pas comblée.

LEÏLA SE MEURT - Chorégraphie et mise en scène : Ali Chahrour CHAHROUR Musique : Ali HOUT, Abed KOBEISSI Dramaturgie : Junaid SARRIEDDINE Scénographie : Nathalie HARB Lumière : Guillaume Tesson TESSON Costumes : Bird on a Wire Assistanat à la mise en scène : Christel SALEM Avec : Ali CHAHROUR - Leïla CHAHROUR - et les musiciens : Ali HOUT, Abed KOBEISSI - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : Cloitre des Celestins - Ville : Avignon - Le : 20 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le chorégraphe a expliqué en interview qu’il a dû abandonner sa technique de danseur pour apprendre les mouvements de Leïla, afin de préserver l’authenticité de cette gestuelle rituelle. Cependant, était-ce judicieux ? En effet, en n’apportant pas son propre langage chorégraphique, Ali Chahrour n’enrichit pas la partition de Leïla et ne permet pas au dialogue de s’établir. Certes, son but n’était pas celui-ci mais on peut alors se demander l’intérêt de sa présence sur scène. Il reproduit les mouvements de Leïla avec un mimétisme qui n’apporte finalement pas grand-chose. Ses gestes, répétitifs et saccadés, évoquent l’entrée en transe mais celle-ci n’a jamais lieu.

Parallèlement, les deux musiciens placés de chaque côté de la scène portent le rythme du spectacle : à la fois chanteurs, danseurs et musiciens, ils ont semblé plus présents que le metteur en scène lui-même, qui était pourtant au centre du plateau.  Mais l’émotion tarde à venir. On reste par exemple impassibles devant la mise en scène de la mort du fils, à laquelle on ne croit pas. C’est dommage car chaque élément du spectacle pourrait séduire – les chants, les belles images, la voix et l’histoire de Leïla – mais l’ensemble ne parvient pas à nous emporter totalement.

En voulant retracer fidèlement une cérémonie, en voulant montrer toute la tristesse portée par la pleureuse, Ali Chahrour comptait sur la réalité brute pour toucher le spectateur, ce qui ne nous a pas tout à fait convaincus.

 

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« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
Photo : Jean-Louis Fernandez

« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie

Thierry Thieû Niang est de ces artistes qu’on aime aimer, parce qu’il n’est pas seulement danseur et chorégraphe, mais qu’il cherche aussi à sublimer les amateurs de tout âge avec lesquels il travaille. Certes, on pourrait arguer que c’est à la mode, mais T. Thieû Niang n’a pas attendu que ça le devienne.

Pour sa création Au Cœur, il a travaillé avec des jeunes avignonnais lors d’ateliers menés à La Chartreuse. Le spectacle est destiné à tourner et à pouvoir être rejoué avec des jeunes amateurs d’autres villes. Ce sera le cas à Saint-Denis et à Paris, par exemple, en novembre prochain.

Thierry Thieû Niang a également fait appel à des artistes pour construire ce spectacle. Linda Lê signe le texte, Claude Lévêque la scénographie minimaliste, quant à la chanteuse Camille elle a participé à la musique et a travaillé les chants avec les jeunes. Et c’est réussi car les passages chantés sont de l’ordre du divin. Dans cette aile blanche aux néons crus de la Collection Lambert, on aurait pu croire que la froideur aurait écrasé les corps ou amenuisé le propos, mais pas du tout… Les voix des jeunes gens et la viole de gambe de Robin Pharo réchauffent l’atmosphère dès les premières minutes.

Ces enfants et adolescents de huit à dix-huit ans ont un regard d’une intensité qui ferait pâlir d’envie certains comédiens professionnels. Ils sont là, bien présents au milieu de nous. Le public est disposé le long des quatre murs de cet espace rectangulaire et tout en longueur. On ne peut s’empêcher de se demander si le cadre si spécial de la Chartreuse ne donnait pas une dimension encore plus solennelle et sensible à cette performance.

Mais même ici, l’émotion nous assaille dès les premiers instants. Les personnages semblent chercher leur place au monde, jouent à tomber, à se relever, à trembler. Puis c’est l’explosion de joie et de vie qui se déroule sous nos yeux : ils sautent, respirent, se portent les uns les autres. Quelques belles images viennent parachever ces moments, comme lorsque l’un d’eux agite un grand étendard, se faisant peut-être le porte-drapeau de la cause enfantine ?

Dans le public, les gazouillements réitérés d’un bébé renforcent encore la beauté pure de ces images et de ces voix par leur incongruité naïve.

Puis une grande brouette est poussée, contenant un tas de vêtements usés et déchirés, qui sont jetés sur scène. Ceux-ci sont revêtus par les danseurs qui se transforment alors : on pense tout d’abord aux déguisements qu’on aimait étant enfant puis, plus gravement, aux réfugiés, aux sans domicile fixe. Les chants retentissent encore, il s’agit d’un poème de René Char mis en voix par Camille. Les vêtements trop grands deviennent le seul vecteur pour se toucher, ils les tirent, les étirent et finissent pas se coucher sur d’autres chiffons, en tas, comme des corps rejetés par la mer.

Un jeune homme reste sur le plateau cependant. Revêtu de ces vêtements trop grands aux couleurs tristes, le visage enfoui dans une grande capuche, il entame un solo accompagné du musicien et de la brouette, solo qui me fera frémir plusieurs fois : la viole de gambe a pris des accents stridents, le jeune homme s’est transformé en bête sauvage, en monstre, et on ne parvient plus à l’imaginer sous son costume.

Les enfants s’éveillent et le spectacle continue sur les mêmes accents, on entend le texte de Linda Lê et on regarde évoluer cette jeunesse sensible, qui donne à voir une société pas toujours parfaite mais pleine d’espoir.

Au Théâtre Gérard Philipe du 18 au 20 novembre 2016

Lucile Joyeux« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
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« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod

En reconstituant la salle Rubens du Musée des Beaux-Arts d’Anvers, le FC Bergman nous immerge dans une scénographie monumentale pour nous faire vivre de l’intérieur l’histoire de ce lieu. On y suit le parcours de personnages oscillant entre absurde, poésie et violence, contrastant avec l’immobilité et la majesté du Christ de Rubens.

En s’installant dans la salle du musée en travaux, on est frappés par la démesure du décor, par la force qui s’en dégage. A jardin, une unique et immense toile, Le Coup de Lance de Rubens, entourée de murs défraîchis orphelins de leurs tableaux disparus.

Ce décor va prendre vie grâce à l’équipe du musée cherchant désespérément à déplacer cette toile manifestement trop grande pour passer par la porte. Ces saynètes sans paroles font rire la salle et créent un lien entre les spectateurs et les comédiens. On ne cessera durant tout le spectacle d’osciller entre rire et contemplation, comme lors de cette scène où une intense lumière blanche se dégage de la porte et inonde littéralement le tableau de Rubens prêt à disparaître sous nos yeux.

Puis, les visiteurs du musée, tous plus étranges les uns que les autres, investissent cette salle comme un espace de liberté où tout est permis, ou presque, comme en témoignent les rappels à l’ordre incessants du vigile. On pense particulièrement à cette scène inspirée du film Bande à part de Jean-Luc Godard, dans laquelle trois personnages courent main dans la main et sautent sur le banc entourant la salle, avec énergie et grâce.

Mais l’euphorie laisse place à la violence lorsque sont représentés les bombardements liés à l’histoire du musée, dévasté pendant la seconde guerre mondiale. Il s’agit d’une violence esthétique provoquant des tableaux saisissants, comme lorsque la salle est jonchée de débris, que la pluie tombe à l’intérieur, et que des corps sous le choc tentent de revenir à la vie au rythme de cette musique jazz envoûtante.

Une esthétique proche de celle de Pina Bausch

L’esthétique de ce spectacle n’est pas sans rappeler celle de Pina Bausch, qui nous est apparue au détour de plusieurs scènes : un maître de cérémonie en nœud papillon vient sans raison apparente déposer à intervalles réguliers miettes de gâteau, cendres, pétales de rose au milieu de la salle, jusqu’à sa mort. Il apparaît comme le témoin muet des épreuves traversées par le musée, voire comme l’incarnation du musée lui-même.

La bande son, mélange de morceaux d’opéra ou de jazz, évoque aussi les spectacles de Pina Bausch, tout comme ces passages dansés au cours desquels la répétition provoque fascination. Le déséquilibre (une femme chute, un homme la retient) nous a également fait penser à Celui qui tombe de Yoann Bourgeois. Entre laisser aller et maîtrise.

Enfin, les procédés de transformation du plateau qui s’appuient sur de petits accessoires pour faire appel à l’imagination des spectateurs rappellent ceux de Für die Kinder.

On sort de ce spectacle en ayant le sentiment d’avoir assisté à un grand moment de théâtre grâce à des personnages habités et un peu fous, qui nous font virevolter d’une émotion à l’autre avec passion et sincérité.

Maxime Pauwels et Lucile Joyeux« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod
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Confessions d’un adolescent en perdition
Photo Christophe Raynaud de Lage

Confessions d’un adolescent en perdition

Un jeune homme installe son décor, consciencieusement, mettant en scène sa déclaration d’adieu au monde dont il s’est senti rejeté toute sa vie. Il prend son temps, décide du rythme : c’est son acte de liberté. Il ne compte rien laisser au hasard et surtout pas être influencé par une présence extérieure.

On sent dès de le départ un mélange de détermination et de fragilité chez cet adolescent qui s’apprête à commettre un massacre dans son lycée d’Emstetten en Westphalie. Après avoir installé sa vidéo, il nous raconte ce qui l’a poussé à en venir à cette extrémité. On le sent calme, réfléchi, loin d’un état de transe incontrôlé. On découvre les humiliations subies pendant l’enfance, sa défiance envers l’institution et plus généralement envers l’ensemble des gens qui aimeraient décider à sa place, lui dire ce qu’il est bon de faire ou pas. Il anticipe régulièrement les objections des spectateurs en leur signifiant qu’il n’est pas un déséquilibré hors du monde et du temps. Nos objections, il les connaît et il tente d’y répondre pendant son soliloque. On s’attendait à découvrir un monstre au sang froid, mais on découvre un adolescent perdu semblable à beaucoup d’autres, qui par un acte désespéré de toute puissance décide de basculer dans l’horreur.

« Vous serez de toute façon obligés, tôt ou tard, de me regarder. »

L’interprétation de David Fukamachi Regnfors est sur le fil, il trouve l’équilibre entre fragilité, détermination et névrose psychotique sous-jacente. Ses regards, sa posture, donnent vie à l’adolescent perdu face à ce monde normatif qui, on le sait, peut être violent envers ceux qui ne rentrent pas dans le cadre.

La mise en scène de Sofia Jupither est subtile, l’alternance de l’utilisation de la vidéo et des passages face public est équilibrée. En tant que spectateur, nous passons de destinataire direct de ce monologue à une position de voyeur comme l’internaute qui visionnera cette vidéo depuis son salon. J’ai beaucoup aimé ces arrêts sur image comme des instants volés témoignant du mélange de beauté et d’effroi que nous inspire ce personnage.

En partant du journal intime de l’adolescent, de ses messages sur les réseaux sociaux et de sa vidéo testament, Lars Norén réussit à nous proposer un texte juste qui résonne comme un appel au secours dans cette société toujours plus inégalitaire, continuant à avancer sans se soucier de ceux restés sur le côté du chemin.

Maxime PauwelsConfessions d’un adolescent en perdition
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« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres

Lorsqu’on arrive à La Chartreuse, un sentiment de sérénité nous enveloppe immédiatement. Le lieu est beau, calme, magistral, dédié à la création.

L’entrée de la salle du Tinel où se déroule la représentation de La Rive dans le noir est paradoxalement très petite et c’est dans une « boite à chaussures », comme la qualifie le secrétaire général Quentin Carrissimo Bertola, que le spectateur entre. Cela tombe bien puisque le spectacle est sous-titré « Une performance de ténèbres ». Le sujet est grave, Pascal Quignard rend hommage à son interprète disparue, Carlotta Ikedda, danseuse de butô.

Le spectateur est d’emblée mis en condition par un long silence dans le noir précédant le début de la performance. Le sol est recouvert de poussières argentées qui font penser à une coulée de lave. La règle du jeu est donnée : on nous invite à l’apaisement et à la contemplation d’une sorte de grotte reconstituée sur scène. Est-ce celle de Platon ? Une grotte primitive ? Un lieu d’expérimentation ?

Pascal Quignard entre en scène et place son spectacle sous le patronage d’une corneille et d’une chouette, dont les images pariétales s’allument en haut de la cage de scène, respectivement côté jardin et côté cour. L’ambiance est mystérieuse, voire ésotérique, on attend beaucoup de l’atmosphère dégagée.

Mais on ne recevra rien.

Marie Vialle entre en scène après un prologue pris en charge par l’auteur (qui est sonorisé), et si l’on peut reconnaître son jeu et la qualité de sa voix, elle m’a laissée tout de même complètement de glace. S’enchaînent pendant 1h15 des images et des scènes sans lien les unes aux autres, Marie Vialle est tour à tour prêtresse, statue, aguicheuse, cabotine ou enfantine. Ses tenues, bien qu’admirables (je pense à cette longue robe en plumes de corneille) semblent être volontairement sophistiquées pour cacher la vacuité du propos.

Et que dire de la présence de la corneille et de la chouette effraie, deux animaux qui entrent sur scène (mais ont surtout envie d’en sortir) ? Je n’ai pas compris l’intérêt de leur présence, qui selon moi fait échouer le rapport à la fiction et à la théâtralité tout en accentuant l’effet d’esbroufe.

On peine donc à faire le lien entre la passion de Quignard pour les oiseaux, pour Carlotta, pour Marie, et ses souvenirs d’enfance. Alors ce spectacle ne serait-il pas finalement que cela : une « boite à souvenirs » (expression empruntée à un ami) trop personnelle pour qu’on puisse se sentir impliqués en tant que spectateurs ? L’effet de collage n’a pas pris sur moi. La proposition semble une performance autocentrée, certes sophistiquée par bien des aspects, mais qui n’a pas pensé au public.

La présence d’un metteur-en-scène extérieur aurait sans doute permis d’éviter cet écueil. Le spectacle sera peut-être plus abouti lors de sa reprise au Centquatre.

Au Centquatre du 16 au 18 janvier 2017

Lucile Joyeux« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
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Les Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Les Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Hier soir la Cour d’Honneur a été témoin de la descente aux Enfers de la famille Essenbeck, rongée peu à peu par le pouvoir nazi. Ivo Van Hove réussit magnifiquement l’adaptation du scénario des Damnés de Luchino Visconti grâce à une utilisation précise et intelligente de la vidéo et à une troupe de la Comédie Française parfaitement dirigée.

Les personnages de la famille Essenbeck nous regardent droit dans les yeux et s’apprêtent à nous raconter leur histoire. Notre regard va et vient entre le plateau et cet écran vidéo central habilement utilisé par Ivo Van Hove, à la manière d’un cinéaste pour nous donner une autre perspective.

La fastueuse fête d’anniversaire du baron Joachim (Didier Sandre), faussement joyeuse, nous plonge directement dans une mélancolie sourde, les luttes de pouvoir se dessinent entre le baron Konstantin (Denis Podalydès), Herbert Thallman (Loïc Corbery) et Friedrich Bruckman (Guillaume Galienne). Le national socialisme prend le dessus sur les liens filiaux et très vite le clan bascule dans une tragédie sanglante.

Le clan bascule dans une tragédie sanglante

Christophe Montenez est saisissant dans le rôle de Martin von Essenbeck, l’unique héritier de Joachim qui pour se venger de sa mère fera tout pour renverser Friedrich Burckmann. Le public est saisi par la violence sourde de certaines scènes mêlée à une esthétique très travaillée. Je pense particulièrement à la scène où Podalydès accompagné d’un autre comédien incarnent des soldats SA célébrant dans une effusion de joie une victoire évoquant une fête sportive. Ils sont deux sur le plateau mais sur la vidéo on peut voir une véritable équipe.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Cette scène de joie se termine par une exécution sommaire et sans appel. Elle m’a évoqué l’histoire tragique de ce match opposant en 1942 le FC Start à une équipe allemande. Les joueurs ukrainiens refusant de se soumettre au joug nazi remportèrent le match devant 45 000 spectateurs, ils seront tous froidement exécutés pour l’exemple.

Dans cette Cour d’Honneur, on se sent le témoin d’une barbarie en marche que l’on ne peut arrêter. Ivo Van Hove nous interroge sans cesse, comme après la mort de chaque personnage, moment où les spectateurs se voient en miroir à l’écran, comme pour révéler notre passivité.

La mise en scène d’Ivo Van Hove résonne terriblement avec l’actualité, évoquant la violence économique, sociale et terroriste à laquelle on fait face actuellement. On sort de la Cour d’Honneur avec des frissons, en se disant que cette tragédie a bien existé. Certaines scènes continueront longtemps de nous habiter comme pour nous rappeler que la barbarie n’est jamais très loin.

Les Damnés mise en scène Ivo Van Hove jusqu’au 16 juillet

Maxime PauwelsLes Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes
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Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins
Photo : Christophe Raynaud de Lage

Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins

Dans ses créations, le chorégraphe américain Trajal Harrel a pour habitude de brouiller la frontière entre spectateurs et performeurs  : Caen Amour n’échappe pas à la règle. Le public est invité à se déplacer pendant le spectacle afin d’observer l’arrière-scène, qui devient elle-même le lieu de spectacle.

« N’hésitez pas à aller et venir à l’Arrière autant que vous le souhaitez »

Mais cette arrière-scène n’en est pas vraiment une puisque les nombreux objets personnels choisis par chacun des danseurs ornent les murs en carton pâte : est-ce vraiment là une coulisse qu’on nous invite à observer ou un autre espace scénique ?

TH coussinsLe chemin balisé pour s’y rendre et la précision apportée par la maîtresse de cérémonie (« ne pas entrer dans la zone de performance des artistes ») laissent toutefois le spectateur encore un peu à l’extérieur. Les allers-retours de la masse ne seraient-ils pas davantage organisés afin de symboliser le hoochie-coochie, danse dont s’inspire Caen Amour, que pour intégrer le public au spectacle ? Les coussins posés au bord du plateau, sur lesquels s’installent surtout les jeunes spectateurs, permettent davantage d’entrer dans le spectacle que ce déplacement vers l’arrière-scène.

C’est encore là que j’ai le plus profité de la performance, les danseurs situés à quelques centimètres nous aguichent.

Sensualité à la limite de l’érotisme

Les quatre interprètes (trois hommes et une femme) se succèdent, incarnant des personnages féminins sensuels et lascifs, exerçant sur moi une fascination intensifiée par le mélange des genres musicaux, litanie hypnotique.

On y reconnaît l’esprit du voguing et les motifs chers à Trajal Harrell : costumes, défilé, transe.

Les danseurs portent devant eux des vêtements, qui plus encore qu’un costume permettent l’incarnation de certains personnages. Partenaires des danseurs, ils donnent finalement davantage à voir que s’ils étaient réellement portés. Au fur et à mesure des passages ils se transforment, la veste devient jupe, le pantalon turban. Là encore ce jeu avec les tissus fascine, on attend l’entrée de l’artiste côté cour avant de le voir disparaître au bout d’une minute ou deux côté jardin, attendant l’entrée suivante avec une forme d’impatience.

Les spectateurs devenus mateurs par leurs allées et venues entrent dans le show par la force des choses. A la fin du spectacle on est plongés dans une atmosphère proche de celle des Mille et Une Nuits, comme peut en témoigner l’image de quelques spectateurs qui se prélassent allongés sur les coussins, ne lâchant pas du regard Trajal Harrell et ses danseurs.

Au Cloître des Célestins jusqu’au 13 juillet

Lucile JoyeuxExotisme et sensualité au Cloître des Célestins
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