« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution

« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution
Credit photo : Richy Wong

« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution

Le spectacle documentaire « Red » du Living Dance Studio chorégraphié par Wen Hui tente de sonder les mémoires et de faire parler les corps.

Le sujet central du spectacle est un ballet, « Le détachement féminin rouge », pensé comme un instrument de propagande durant la Révolution culturelle de Mao Zedong. Wen Hui interroge plusieurs générations de Chinois qui ont tous été marqués à différents niveaux par ce ballet. Malgré la sincérité des interprètes et la richesse du sujet, le spectacle peine à dépasser le stade du simple documentaire. La scénographie très épurée se résume à deux chaises positionnées de chaque côté de la scène, un rideau rouge puis un écran en fond de scène (un classique) qui permet de projeter les témoignages et les images d’archive du ballet. Des témoignages brefs et peu étoffés d’anciens danseurs du ballet ou de témoins de la révolution qui constituent une part trop importante du spectacle par rapport à la prestation des quatre interprètes sur scène. Un livre ouvert projeté en vidéo dévoile des images d’archives, une belle illustration du manque d’inventivité de la scénographie.

Dans le même temps, à l’avant-scène, nos quatre interprètes réalisent des mouvements et témoignent elles aussi de la manière dont elles ont vécu la révolution culturelle. Liu Zhuying a elle-même dansé dans le ballet au moment de la révolution. Son témoignage est touchant et je me suis demandé pourquoi il n’était pas plus exploité, pourquoi il était coupé par des interventions vidéos peu convaincantes. La jeune danseuse Jiang Fan est elle-aussi très talentueuse et son premier solo m’a « réveillé ». Ces moments, trop rares dans la pièce, racontent comment le corps a été utilisé pour magnifier la révolution. Lorsque les interprètes analysent les mouvements du ballet, quand elles expliquent que seuls les grands et les beaux danseurs pouvaient interpréter les héros, on comprend les mécanismes de la manipulation et le spectacle devient intéressant. Malheureusement, le fond est simplement esquissé, le spectacle reste le plus souvent en surface et j’ai souvent trouvé le temps long.

Je suis même ressorti de la salle en colère de voir un spectacle si peu abouti programmé dans un grand théâtre parisien. Les quelques beaux moments n’ont pas suffi à sauver la pièce et j’aurais certainement été mieux informé et peut-être plus touché par un documentaire diffusé sur Arte. J’attends un peu plus d’un « spectacle vivant ».

A voir au théâtre des Abbesses

Maxime Pauwels« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution
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« Le Sujet des sujets » : 20 ans de « Sujets à vif » en 45 minutes
SUJET DES SUJETS - FESTIVAL D AVIGNON - 71e EDITION - Conception et interprétation : Frédéric FERRER - Dispositif scénique : Samuel SERANDOUR - Images : Claire GRAS - Avec : Frédéric FERRER - Mélissa VON VEPY - Dans le cadre du 71ème Festival d'Avignon - Lieu : Cour de la Vierge du Lycée Saint Joseph - Ville : Avignon - Le 07 07 2017 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Le Sujet des sujets » : 20 ans de « Sujets à vif » en 45 minutes

Depuis vingt ans les Sujets à vif sont des rendez-vous immanquables du Festival d’Avignon. Deux artistes se rencontrent pour produire une courte forme. A l’occasion de cet anniversaire, Frédéric Ferrer leur rend hommage dans Le Sujet des sujets.

Il entreprend de relater dans une course contre la montre impossible (45min, pas plus pas moins) vingt ans de Sujets à Vif. Autant dire qu’il va devoir faire des choix. Comme il ne peut pas parler des 350 artistes qui ont jalonné l’histoire des Sujets à Vif, Frédéric Ferrer va s’interroger avec humour sur des constantes de l’événement comme le lieu, le Jardin de la Vierge du lycée Saint Joseph. Il nous livre une conférence type TedX, pendant laquelle il agrémente son exposé d’images au ressort comique efficace. Les interventions de Jean-Philippe, régisseur du lieu, ou de Claire, qui tourne des images avec une caméra embarquée, nous font découvrir les secrets de ce fameux jardin. L’ensemble est rythmé et souvent drôle, on ne verrait pas le temps passé sans le chronomètre installé au-dessus du plateau..

(c) Lucile Joyeux

(c) Lucile Joyeux

Soudain, une fenêtre s’ouvre et on découvre un nouveau personnage qui n’est autre que l’invité du jour, Phia Ménard. Tout comme en 2010 lors de sa performance avec Anne-James Chaton, elle incarne un mystique inquiétant au visage caché qui se met à jeter frénétiquement des matelas pneumatiques par les fenêtres pendant que Frédéric Ferrer tente de finir son exposé.

Ce dernier finit par la rejoindre pour la scène finale de ce Sujet des Sujets. Une scène spectaculaire qui tranche avec l’exposé auquel on vient d’assister. On a d’ailleurs peine à saisir l’intérêt et le sens de cette dernière partie, très esthétique au demeurant. On quitte la salle en ayant passé un bon moment avec l’envie de découvrir un prochain « Sujet à vif » au Festival d’Avignon.

A voir au Festival d’Avignon jusqu’au 25 juillet 2017

Lucile Joyeux et Maxime Pauwels« Le Sujet des sujets » : 20 ans de « Sujets à vif » en 45 minutes
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Lia Rodrigues implore le ciel au 104
Crédit photo : Sammi Landweer

Lia Rodrigues implore le ciel au 104

Para que o céu nao caia [Pour que le ciel ne tombe pas], la nouvelle création de la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues présentée au 104 pour le Festival d’Automne, nous plonge dans un univers tribal où les corps deviennent les porte-voix de populations délaissées.

Lorsqu’on entre dans la salle du 104, rien sur le plateau, ni décor ni accessoires, seulement une puissante odeur de café qui éveille notre curiosité et nos sens. Notre serviette à la main (parce qu’on nous distribue énigmatiquement ce bout de chiffon), on se demande sur lequel des quatre côtés s’asseoir, mais on sait que ce sera à même le sol. Cependant, lorsque les danseurs font leur apparition, c’est pour mieux nous demander de nous déplacer, brisant ainsi le cercle que nous avions naturellement formé. Tout au long du spectacle nous serons ainsi guidés par les sept performeurs, happés, repoussés, frôlés, regardés longuement même. De quoi mettre mal à l’aise parfois, avant de nous emporter de nouveau.

Les performeurs s’enduisent tout d’abord de café, puis d’autres substances de différentes couleurs, qui les métamorphosent en personnages fantasmagoriques, repoussants ou intrigants, c’est selon. Ainsi grimés, ils traversent la marée composée des spectateurs agglomérés au sol, et viennent nous observer de très près. Les danseurs s’approchent de très près, nous scrutent, nous touchent même, puis repartent. L’effet produit sur les spectateurs est très varié. Certains n’osent pas regarder le personnage qui leur fait face et détournent la tête, d’autres laissent échapper de petits rires nerveux, et d’autres encore les fixent avec le plus grand sérieux. Cette expérience n’atteint pas de la même manière :

Maxime : J’ai perçu une véritable frontière entre le danseur et moi, comme si on ne pouvait pas se comprendre parce qu’on ne partageait pas le même langage.
Lucile : J’ai au contraire eu l’impression d’entrer en communion avec le danseur grâce à notre échange de regard, comme si la frontière performeur/spectateur n’existait plus. C’était à la fois agréable et déroutant. 

L’expérience était en tout cas troublante pour nous deux, comme pour les autres spectateurs.

©LJoyeux

La seconde partie du spectacle est « dansée » au sens traditionnel du terme. Les danseurs investissent le plateau entier, reformant le dispositif quadri-frontal. La chorégraphie évoque un rituel. Une grande violence à la limite de la rage se dégage de leurs mouvements. Il faut dire que Lia Rodrigues s’est inspirée de l’histoire tragique de la tribu indienne Yanomani, ainsi que de celle des habitants de la favela de Maré au Nord de Rio, qu’elle a rencontrés. Elle met en mouvement ses danseurs et nous confronte directement à la réalité de ces populations. Leurs gestes mais aussi leurs cris expriment une souffrance profonde. Lorsqu’ils se tiennent par les épaules, c’est pour mieux faire front et rester unis face au monde extérieur que le public représente. Ils semblent vouloir extérioriser leur rage et leur détresse, qu’ils nous communiquent tout autant que leur espoir.

Quand la lumière se rallume les danseurs ont quitté le plateau, il ne reste que la poudre au sol et les traces de pas pour nous prouver que tout cela était bien réel.

 

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsLia Rodrigues implore le ciel au 104
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« Un Poyo Rojo », un show virtuose et burlesque
Photo : Paola Evelina

« Un Poyo Rojo », un show virtuose et burlesque

Un Poyo Rojo est un spectacle qui donne le sourire ! Entre virtuosité et burlesque, les deux danseurs mis en scène par Hermes Gaido vont se lancer des défis physiques jusqu’à devenir plus que de simples rivaux, tout cela avec l’aide d’un poste de radio qui réserve chaque soir de nouvelles surprises.

Dès l’entrée en salle Tardieu, le public est mis dans l’ambiance (salsa !) car la musique résonne à plein volume, pendant qu’Alfonso Barón et Luciano Rosso s’échauffent durant de longues minutes. Lorsque le spectacle commence enfin, le plateau est au contraire plongé dans le silence, ce qui crée un contraste tout d’abord perturbant. C’est sans doute pour mieux faire entendre la respiration des deux sportifs dont la performance parait à la fois très physique (la sueur qui ruisselle atteint les premiers rangs) et facile (les sauts sont aériens, les réceptions silencieuses).  Les deux hommes se trouvent en effet dans un vestiaire et se lancent dans une battle à coups de regards provocateurs : il faut dire que « un poyo rojo » se traduit par « un coq rouge ». Si Luciano Rosso mime bel et bien l’animal à différentes reprises, c’est surtout au sens figuré que l’on peut comprendre ce titre. Ce sont des défis de virtuosité qui s’enchainent, non sans humour. On admire les corps souples et les numéros qui frôlent parfois le burlesque. Lorsqu’est allumé le poste de radio, troisième personnage de ce spectacle, une place est donnée à l’improvisation puisque les interprètes doivent s’adapter à la musique et aux émissions qui sont diffusées en direct. Quelle ne fut pas la surprise d’Alfonso Baron lorsqu’au hasard des fréquences retentit le nom du théâtre du Rond-Point ! Un léger fou rire gagnera l’interprète ainsi que la salle.

De ce combat de coqs se dégage une sensualité voire même une tension sexuelle, car on sent derrière la violence apparente les désirs de l’un et de l’autre. Quand l’un se rapproche, l’autre s’éloigne, comme dans un jeu amoureux où personne ne veut céder devant l’autre. Mais c’est avant tout la générosité des deux interprètes que l’on retiendra de ce spectacle : Luciano Rosso nous accorde même un petit bonus à la fin de la représentation. Distrayant et drôle, Un Poyo Rojo est à ne pas manquer si vous voulez vous évader une heure durant !

Jusqu’au 8 octobre au théâtre du Rond-Point

Lucile Joyeux« Un Poyo Rojo », un show virtuose et burlesque
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« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse

Le focus Moyen-Orient du Festival d’Avignon accueillait cette année deux pièces d’Ali Chahrour : Fatmeh et Leïla se meurt. N’ayant pu voir la première, très applaudie, nous attendions la seconde avec impatience.

Le chorégraphe libanais a choisi un sujet plus personnel, mettant en scène l’une de ses parentes, Leïla, pleureuse. Ce métier méconnu en Occident consiste à écrire des poèmes pour honorer les morts et à faire pleurer les vivants. Le spectacle s’apparente davantage à la reconstitution du rite qu’à une fiction. La majorité des textes ont d’ailleurs été écrits par Leïla pour ses lamentations. Deux musiciens et Ali Chahrour l’accompagnent.

Lorsque les trois hommes entrent en scène et que leur voix s’élève, on est immédiatement séduits et emportés par les chants religieux qui résonnent particulièrement dans le Cloître des Célestins. Leïla fait son apparition et occupe silencieusement l’espace, écoutant le chant des trois hommes. Enfin, sa voix se fait entendre et commence alors la cérémonie. On pense que l’intensité ne cessera d’augmenter et qu’on sera emportés par ce flot de tristesse, surtout lorsque Ali Chahrour se mettra en mouvement. Mais il tarde à le faire, et son immobilité provoque chez le spectateur une attente qui ne sera pas comblée.

LEÏLA SE MEURT - Chorégraphie et mise en scène : Ali Chahrour CHAHROUR Musique : Ali HOUT, Abed KOBEISSI Dramaturgie : Junaid SARRIEDDINE Scénographie : Nathalie HARB Lumière : Guillaume Tesson TESSON Costumes : Bird on a Wire Assistanat à la mise en scène : Christel SALEM Avec : Ali CHAHROUR - Leïla CHAHROUR - et les musiciens : Ali HOUT, Abed KOBEISSI - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : Cloitre des Celestins - Ville : Avignon - Le : 20 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le chorégraphe a expliqué en interview qu’il a dû abandonner sa technique de danseur pour apprendre les mouvements de Leïla, afin de préserver l’authenticité de cette gestuelle rituelle. Cependant, était-ce judicieux ? En effet, en n’apportant pas son propre langage chorégraphique, Ali Chahrour n’enrichit pas la partition de Leïla et ne permet pas au dialogue de s’établir. Certes, son but n’était pas celui-ci mais on peut alors se demander l’intérêt de sa présence sur scène. Il reproduit les mouvements de Leïla avec un mimétisme qui n’apporte finalement pas grand-chose. Ses gestes, répétitifs et saccadés, évoquent l’entrée en transe mais celle-ci n’a jamais lieu.

Parallèlement, les deux musiciens placés de chaque côté de la scène portent le rythme du spectacle : à la fois chanteurs, danseurs et musiciens, ils ont semblé plus présents que le metteur en scène lui-même, qui était pourtant au centre du plateau.  Mais l’émotion tarde à venir. On reste par exemple impassibles devant la mise en scène de la mort du fils, à laquelle on ne croit pas. C’est dommage car chaque élément du spectacle pourrait séduire – les chants, les belles images, la voix et l’histoire de Leïla – mais l’ensemble ne parvient pas à nous emporter totalement.

En voulant retracer fidèlement une cérémonie, en voulant montrer toute la tristesse portée par la pleureuse, Ali Chahrour comptait sur la réalité brute pour toucher le spectateur, ce qui ne nous a pas tout à fait convaincus.

 

Maxime Pauwels et Lucile Joyeux« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse
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« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
Photo : Jean-Louis Fernandez

« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie

Thierry Thieû Niang est de ces artistes qu’on aime aimer, parce qu’il n’est pas seulement danseur et chorégraphe, mais qu’il cherche aussi à sublimer les amateurs de tout âge avec lesquels il travaille. Certes, on pourrait arguer que c’est à la mode, mais T. Thieû Niang n’a pas attendu que ça le devienne.

Pour sa création Au Cœur, il a travaillé avec des jeunes avignonnais lors d’ateliers menés à La Chartreuse. Le spectacle est destiné à tourner et à pouvoir être rejoué avec des jeunes amateurs d’autres villes. Ce sera le cas à Saint-Denis et à Paris, par exemple, en novembre prochain.

Thierry Thieû Niang a également fait appel à des artistes pour construire ce spectacle. Linda Lê signe le texte, Claude Lévêque la scénographie minimaliste, quant à la chanteuse Camille elle a participé à la musique et a travaillé les chants avec les jeunes. Et c’est réussi car les passages chantés sont de l’ordre du divin. Dans cette aile blanche aux néons crus de la Collection Lambert, on aurait pu croire que la froideur aurait écrasé les corps ou amenuisé le propos, mais pas du tout… Les voix des jeunes gens et la viole de gambe de Robin Pharo réchauffent l’atmosphère dès les premières minutes.

Ces enfants et adolescents de huit à dix-huit ans ont un regard d’une intensité qui ferait pâlir d’envie certains comédiens professionnels. Ils sont là, bien présents au milieu de nous. Le public est disposé le long des quatre murs de cet espace rectangulaire et tout en longueur. On ne peut s’empêcher de se demander si le cadre si spécial de la Chartreuse ne donnait pas une dimension encore plus solennelle et sensible à cette performance.

Mais même ici, l’émotion nous assaille dès les premiers instants. Les personnages semblent chercher leur place au monde, jouent à tomber, à se relever, à trembler. Puis c’est l’explosion de joie et de vie qui se déroule sous nos yeux : ils sautent, respirent, se portent les uns les autres. Quelques belles images viennent parachever ces moments, comme lorsque l’un d’eux agite un grand étendard, se faisant peut-être le porte-drapeau de la cause enfantine ?

Dans le public, les gazouillements réitérés d’un bébé renforcent encore la beauté pure de ces images et de ces voix par leur incongruité naïve.

Puis une grande brouette est poussée, contenant un tas de vêtements usés et déchirés, qui sont jetés sur scène. Ceux-ci sont revêtus par les danseurs qui se transforment alors : on pense tout d’abord aux déguisements qu’on aimait étant enfant puis, plus gravement, aux réfugiés, aux sans domicile fixe. Les chants retentissent encore, il s’agit d’un poème de René Char mis en voix par Camille. Les vêtements trop grands deviennent le seul vecteur pour se toucher, ils les tirent, les étirent et finissent pas se coucher sur d’autres chiffons, en tas, comme des corps rejetés par la mer.

Un jeune homme reste sur le plateau cependant. Revêtu de ces vêtements trop grands aux couleurs tristes, le visage enfoui dans une grande capuche, il entame un solo accompagné du musicien et de la brouette, solo qui me fera frémir plusieurs fois : la viole de gambe a pris des accents stridents, le jeune homme s’est transformé en bête sauvage, en monstre, et on ne parvient plus à l’imaginer sous son costume.

Les enfants s’éveillent et le spectacle continue sur les mêmes accents, on entend le texte de Linda Lê et on regarde évoluer cette jeunesse sensible, qui donne à voir une société pas toujours parfaite mais pleine d’espoir.

Au Théâtre Gérard Philipe du 18 au 20 novembre 2016

Lucile Joyeux« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
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« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod

En reconstituant la salle Rubens du Musée des Beaux-Arts d’Anvers, le FC Bergman nous immerge dans une scénographie monumentale pour nous faire vivre de l’intérieur l’histoire de ce lieu. On y suit le parcours de personnages oscillant entre absurde, poésie et violence, contrastant avec l’immobilité et la majesté du Christ de Rubens.

En s’installant dans la salle du musée en travaux, on est frappés par la démesure du décor, par la force qui s’en dégage. A jardin, une unique et immense toile, Le Coup de Lance de Rubens, entourée de murs défraîchis orphelins de leurs tableaux disparus.

Ce décor va prendre vie grâce à l’équipe du musée cherchant désespérément à déplacer cette toile manifestement trop grande pour passer par la porte. Ces saynètes sans paroles font rire la salle et créent un lien entre les spectateurs et les comédiens. On ne cessera durant tout le spectacle d’osciller entre rire et contemplation, comme lors de cette scène où une intense lumière blanche se dégage de la porte et inonde littéralement le tableau de Rubens prêt à disparaître sous nos yeux.

Puis, les visiteurs du musée, tous plus étranges les uns que les autres, investissent cette salle comme un espace de liberté où tout est permis, ou presque, comme en témoignent les rappels à l’ordre incessants du vigile. On pense particulièrement à cette scène inspirée du film Bande à part de Jean-Luc Godard, dans laquelle trois personnages courent main dans la main et sautent sur le banc entourant la salle, avec énergie et grâce.

Mais l’euphorie laisse place à la violence lorsque sont représentés les bombardements liés à l’histoire du musée, dévasté pendant la seconde guerre mondiale. Il s’agit d’une violence esthétique provoquant des tableaux saisissants, comme lorsque la salle est jonchée de débris, que la pluie tombe à l’intérieur, et que des corps sous le choc tentent de revenir à la vie au rythme de cette musique jazz envoûtante.

Une esthétique proche de celle de Pina Bausch

L’esthétique de ce spectacle n’est pas sans rappeler celle de Pina Bausch, qui nous est apparue au détour de plusieurs scènes : un maître de cérémonie en nœud papillon vient sans raison apparente déposer à intervalles réguliers miettes de gâteau, cendres, pétales de rose au milieu de la salle, jusqu’à sa mort. Il apparaît comme le témoin muet des épreuves traversées par le musée, voire comme l’incarnation du musée lui-même.

La bande son, mélange de morceaux d’opéra ou de jazz, évoque aussi les spectacles de Pina Bausch, tout comme ces passages dansés au cours desquels la répétition provoque fascination. Le déséquilibre (une femme chute, un homme la retient) nous a également fait penser à Celui qui tombe de Yoann Bourgeois. Entre laisser aller et maîtrise.

Enfin, les procédés de transformation du plateau qui s’appuient sur de petits accessoires pour faire appel à l’imagination des spectateurs rappellent ceux de Für die Kinder.

On sort de ce spectacle en ayant le sentiment d’avoir assisté à un grand moment de théâtre grâce à des personnages habités et un peu fous, qui nous font virevolter d’une émotion à l’autre avec passion et sincérité.

Maxime Pauwels et Lucile Joyeux« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod
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Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins
Photo : Christophe Raynaud de Lage

Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins

Dans ses créations, le chorégraphe américain Trajal Harrel a pour habitude de brouiller la frontière entre spectateurs et performeurs  : Caen Amour n’échappe pas à la règle. Le public est invité à se déplacer pendant le spectacle afin d’observer l’arrière-scène, qui devient elle-même le lieu de spectacle.

« N’hésitez pas à aller et venir à l’Arrière autant que vous le souhaitez »

Mais cette arrière-scène n’en est pas vraiment une puisque les nombreux objets personnels choisis par chacun des danseurs ornent les murs en carton pâte : est-ce vraiment là une coulisse qu’on nous invite à observer ou un autre espace scénique ?

TH coussinsLe chemin balisé pour s’y rendre et la précision apportée par la maîtresse de cérémonie (« ne pas entrer dans la zone de performance des artistes ») laissent toutefois le spectateur encore un peu à l’extérieur. Les allers-retours de la masse ne seraient-ils pas davantage organisés afin de symboliser le hoochie-coochie, danse dont s’inspire Caen Amour, que pour intégrer le public au spectacle ? Les coussins posés au bord du plateau, sur lesquels s’installent surtout les jeunes spectateurs, permettent davantage d’entrer dans le spectacle que ce déplacement vers l’arrière-scène.

C’est encore là que j’ai le plus profité de la performance, les danseurs situés à quelques centimètres nous aguichent.

Sensualité à la limite de l’érotisme

Les quatre interprètes (trois hommes et une femme) se succèdent, incarnant des personnages féminins sensuels et lascifs, exerçant sur moi une fascination intensifiée par le mélange des genres musicaux, litanie hypnotique.

On y reconnaît l’esprit du voguing et les motifs chers à Trajal Harrell : costumes, défilé, transe.

Les danseurs portent devant eux des vêtements, qui plus encore qu’un costume permettent l’incarnation de certains personnages. Partenaires des danseurs, ils donnent finalement davantage à voir que s’ils étaient réellement portés. Au fur et à mesure des passages ils se transforment, la veste devient jupe, le pantalon turban. Là encore ce jeu avec les tissus fascine, on attend l’entrée de l’artiste côté cour avant de le voir disparaître au bout d’une minute ou deux côté jardin, attendant l’entrée suivante avec une forme d’impatience.

Les spectateurs devenus mateurs par leurs allées et venues entrent dans le show par la force des choses. A la fin du spectacle on est plongés dans une atmosphère proche de celle des Mille et Une Nuits, comme peut en témoigner l’image de quelques spectateurs qui se prélassent allongés sur les coussins, ne lâchant pas du regard Trajal Harrell et ses danseurs.

Au Cloître des Célestins jusqu’au 13 juillet

Lucile JoyeuxExotisme et sensualité au Cloître des Célestins
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