« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres

« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres

Lorsqu’on arrive à La Chartreuse, un sentiment de sérénité nous enveloppe immédiatement. Le lieu est beau, calme, magistral, dédié à la création.

L’entrée de la salle du Tinel où se déroule la représentation de La Rive dans le noir est paradoxalement très petite et c’est dans une « boite à chaussures », comme la qualifie le secrétaire général Quentin Carrissimo Bertola, que le spectateur entre. Cela tombe bien puisque le spectacle est sous-titré « Une performance de ténèbres ». Le sujet est grave, Pascal Quignard rend hommage à son interprète disparue, Carlotta Ikedda, danseuse de butô.

Le spectateur est d’emblée mis en condition par un long silence dans le noir précédant le début de la performance. Le sol est recouvert de poussières argentées qui font penser à une coulée de lave. La règle du jeu est donnée : on nous invite à l’apaisement et à la contemplation d’une sorte de grotte reconstituée sur scène. Est-ce celle de Platon ? Une grotte primitive ? Un lieu d’expérimentation ?

Pascal Quignard entre en scène et place son spectacle sous le patronage d’une corneille et d’une chouette, dont les images pariétales s’allument en haut de la cage de scène, respectivement côté jardin et côté cour. L’ambiance est mystérieuse, voire ésotérique, on attend beaucoup de l’atmosphère dégagée.

Mais on ne recevra rien.

Marie Vialle entre en scène après un prologue pris en charge par l’auteur (qui est sonorisé), et si l’on peut reconnaître son jeu et la qualité de sa voix, elle m’a laissée tout de même complètement de glace. S’enchaînent pendant 1h15 des images et des scènes sans lien les unes aux autres, Marie Vialle est tour à tour prêtresse, statue, aguicheuse, cabotine ou enfantine. Ses tenues, bien qu’admirables (je pense à cette longue robe en plumes de corneille) semblent être volontairement sophistiquées pour cacher la vacuité du propos.

Et que dire de la présence de la corneille et de la chouette effraie, deux animaux qui entrent sur scène (mais ont surtout envie d’en sortir) ? Je n’ai pas compris l’intérêt de leur présence, qui selon moi fait échouer le rapport à la fiction et à la théâtralité tout en accentuant l’effet d’esbroufe.

On peine donc à faire le lien entre la passion de Quignard pour les oiseaux, pour Carlotta, pour Marie, et ses souvenirs d’enfance. Alors ce spectacle ne serait-il pas finalement que cela : une « boite à souvenirs » (expression empruntée à un ami) trop personnelle pour qu’on puisse se sentir impliqués en tant que spectateurs ? L’effet de collage n’a pas pris sur moi. La proposition semble une performance autocentrée, certes sophistiquée par bien des aspects, mais qui n’a pas pensé au public.

La présence d’un metteur-en-scène extérieur aurait sans doute permis d’éviter cet écueil. Le spectacle sera peut-être plus abouti lors de sa reprise au Centquatre.

Au Centquatre du 16 au 18 janvier 2017

Lucile Joyeux« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
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Les Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Les Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Hier soir la Cour d’Honneur a été témoin de la descente aux Enfers de la famille Essenbeck, rongée peu à peu par le pouvoir nazi. Ivo Van Hove réussit magnifiquement l’adaptation du scénario des Damnés de Luchino Visconti grâce à une utilisation précise et intelligente de la vidéo et à une troupe de la Comédie Française parfaitement dirigée.

Les personnages de la famille Essenbeck nous regardent droit dans les yeux et s’apprêtent à nous raconter leur histoire. Notre regard va et vient entre le plateau et cet écran vidéo central habilement utilisé par Ivo Van Hove, à la manière d’un cinéaste pour nous donner une autre perspective.

La fastueuse fête d’anniversaire du baron Joachim (Didier Sandre), faussement joyeuse, nous plonge directement dans une mélancolie sourde, les luttes de pouvoir se dessinent entre le baron Konstantin (Denis Podalydès), Herbert Thallman (Loïc Corbery) et Friedrich Bruckman (Guillaume Galienne). Le national socialisme prend le dessus sur les liens filiaux et très vite le clan bascule dans une tragédie sanglante.

Le clan bascule dans une tragédie sanglante

Christophe Montenez est saisissant dans le rôle de Martin von Essenbeck, l’unique héritier de Joachim qui pour se venger de sa mère fera tout pour renverser Friedrich Burckmann. Le public est saisi par la violence sourde de certaines scènes mêlée à une esthétique très travaillée. Je pense particulièrement à la scène où Podalydès accompagné d’un autre comédien incarnent des soldats SA célébrant dans une effusion de joie une victoire évoquant une fête sportive. Ils sont deux sur le plateau mais sur la vidéo on peut voir une véritable équipe.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Cette scène de joie se termine par une exécution sommaire et sans appel. Elle m’a évoqué l’histoire tragique de ce match opposant en 1942 le FC Start à une équipe allemande. Les joueurs ukrainiens refusant de se soumettre au joug nazi remportèrent le match devant 45 000 spectateurs, ils seront tous froidement exécutés pour l’exemple.

Dans cette Cour d’Honneur, on se sent le témoin d’une barbarie en marche que l’on ne peut arrêter. Ivo Van Hove nous interroge sans cesse, comme après la mort de chaque personnage, moment où les spectateurs se voient en miroir à l’écran, comme pour révéler notre passivité.

La mise en scène d’Ivo Van Hove résonne terriblement avec l’actualité, évoquant la violence économique, sociale et terroriste à laquelle on fait face actuellement. On sort de la Cour d’Honneur avec des frissons, en se disant que cette tragédie a bien existé. Certaines scènes continueront longtemps de nous habiter comme pour nous rappeler que la barbarie n’est jamais très loin.

Les Damnés mise en scène Ivo Van Hove jusqu’au 16 juillet

Maxime PauwelsLes Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes
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Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins
Photo : Christophe Raynaud de Lage

Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins

Dans ses créations, le chorégraphe américain Trajal Harrel a pour habitude de brouiller la frontière entre spectateurs et performeurs  : Caen Amour n’échappe pas à la règle. Le public est invité à se déplacer pendant le spectacle afin d’observer l’arrière-scène, qui devient elle-même le lieu de spectacle.

« N’hésitez pas à aller et venir à l’Arrière autant que vous le souhaitez »

Mais cette arrière-scène n’en est pas vraiment une puisque les nombreux objets personnels choisis par chacun des danseurs ornent les murs en carton pâte : est-ce vraiment là une coulisse qu’on nous invite à observer ou un autre espace scénique ?

TH coussinsLe chemin balisé pour s’y rendre et la précision apportée par la maîtresse de cérémonie (« ne pas entrer dans la zone de performance des artistes ») laissent toutefois le spectateur encore un peu à l’extérieur. Les allers-retours de la masse ne seraient-ils pas davantage organisés afin de symboliser le hoochie-coochie, danse dont s’inspire Caen Amour, que pour intégrer le public au spectacle ? Les coussins posés au bord du plateau, sur lesquels s’installent surtout les jeunes spectateurs, permettent davantage d’entrer dans le spectacle que ce déplacement vers l’arrière-scène.

C’est encore là que j’ai le plus profité de la performance, les danseurs situés à quelques centimètres nous aguichent.

Sensualité à la limite de l’érotisme

Les quatre interprètes (trois hommes et une femme) se succèdent, incarnant des personnages féminins sensuels et lascifs, exerçant sur moi une fascination intensifiée par le mélange des genres musicaux, litanie hypnotique.

On y reconnaît l’esprit du voguing et les motifs chers à Trajal Harrell : costumes, défilé, transe.

Les danseurs portent devant eux des vêtements, qui plus encore qu’un costume permettent l’incarnation de certains personnages. Partenaires des danseurs, ils donnent finalement davantage à voir que s’ils étaient réellement portés. Au fur et à mesure des passages ils se transforment, la veste devient jupe, le pantalon turban. Là encore ce jeu avec les tissus fascine, on attend l’entrée de l’artiste côté cour avant de le voir disparaître au bout d’une minute ou deux côté jardin, attendant l’entrée suivante avec une forme d’impatience.

Les spectateurs devenus mateurs par leurs allées et venues entrent dans le show par la force des choses. A la fin du spectacle on est plongés dans une atmosphère proche de celle des Mille et Une Nuits, comme peut en témoigner l’image de quelques spectateurs qui se prélassent allongés sur les coussins, ne lâchant pas du regard Trajal Harrell et ses danseurs.

Au Cloître des Célestins jusqu’au 13 juillet

Lucile JoyeuxExotisme et sensualité au Cloître des Célestins
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