La mystérieuse auberge de Kurô Tanino

La mystérieuse auberge de Kurô Tanino
Photo : Shinsuke Sugino

La mystérieuse auberge de Kurô Tanino

Le Festival d’Automne nous fait découvrir pour la première fois en France le travail du metteur en scène japonais Kurô Tanino avec son spectacle « Avidya ». Un voyage de deux heures au cœur des montagnes japonaises dans une auberge proche de la démolition et peuplée de personnages étranges et fascinants.

« Avidya » désigne en sanskrit le premier des douze maillons du bouddhisme qui signifie « aveuglement » ou « illusion », et que Kurô Tanino traduit aussi par « égarement ». L’égarement est un fil rouge tout au long de la pièce, l’auberge qui est un véritable refuge pour les villageois malades qui souhaitent profiter des bienfaits des eaux thermales est égarée au milieu de la nature, les personnages qu’on rencontre dans la pièce semblent égarés entre leurs désirs et leurs peurs. Kurô Tanino a lui-même réalisé le décor qu’il a souhaité mettre en place dès le premier jour des répétitions. On sent que les comédiens ont pu s’approprier l’espace, s’y projeter tout au long du travail. Il s’agit d’un plateau tournant qui donne à voir successivement les différentes pièces de l’auberge : le patio, les chambres, les bains… L’auberge est ainsi progressivement dévoilée pour révéler ses secrets. On prend plaisir en tant que spectateur à observer les objets, à écouter les sons qui proviennent de cette « auberge de l’obscurité ». La lumière qui transperce les vapeurs des bains ou celle du crépuscule rougeoyant qui se reflète sur l’arbre participe de cette esthétique épurée et on se sent littéralement au cœur des montagnes japonaises.

Une voix off nous raconte l’histoire de cette auberge et celle de ses hôtes. Tout commence avec un duo de marionnettistes qui arrivent de Tokyo pour jouer leur spectacle. Le père atteint de nanisme et son fils grand et impassible intriguent dès la première scène. Ils apprennent rapidement que le propriétaire des lieux est mort, et que personne n’est au courant de ce spectacle. Ils feront la rencontre des quatre personnages de passage dans l’auberge : Otaki qui est une vieille dame habituée des lieux, un malvoyant qui espère recouvrer la vue, un sansuke (métier disparu au Japon qui consistait à laver le corps des clients et à servir de géniteur aux femmes qui ne réussissaient pas à avoir d’enfant) et deux geishas qui ont pris l’habitude de venir se reposer et répéter dans cette auberge. Chacun de ces personnages va être à la fois intrigué et gêné par le père et le fils. Le rythme très lent de la pièce nous révèle petit à petit leurs désirs et leurs peurs de manière subtile. Les corps et les générations se confondent et créent des rencontres  improbables. Chaque personnage porte son mystère et progressivement les esprits s’échauffent jusqu’à ce point d’orgue où le père et le fils décident de jouer un extrait de leur spectacle. A ce moment-là, le rythme s’accélère et l’atmosphère devient plus inquiétante devant cette marionnette difforme animée par le père en transe. Le sansuke est ému aux larmes, l’aveugle crie d’effroi. S’ensuit une scène marquante où l’aveugle tente dans la nuit de toucher la marionnette tandis qu’une des geishas est en train de faire l’amour dans le bain avec le sansuke pour avoir un enfant. Les cris de peur du malvoyant et ceux de plaisir de la geisha se mêlent et créent une atmosphère pesante. On oscille tout au long de la pièce entre les peurs et les désirs des personnages sans jamais réussir à percer réellement leurs secrets, le spectateur peut alors imaginer sa propre histoire.

Mais surtout, la pièce met en scène la fin d’un monde : l’auberge sera détruite pour laisser place à une ligne de chemin de fer et cette source gratuite disparaîtra. Dans cette pièce Kurô Tanino nous présente la fin d’une époque symbolisée par cette auberge où il fait revivre des personnages comme le sansuke. Un hommage à une culture japonaise ancestrale qui donne envie de s’envoler pour le Japon à la recherche de ces eaux thermales miraculeuses.

 

Maxime PauwelsLa mystérieuse auberge de Kurô Tanino
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Visite au 81, avenue Victor Hugo
Photo : Willy Vainqueur

Visite au 81, avenue Victor Hugo

Au 81, avenue Victor Hugo, on vit, on rit, on pleure sans doute aussi en attendant ses papiers. Ce sera le leitmotiv du spectacle, « les papiers », parce que sans eux, on a beau travailler, parfois même dans l’administration française, on n’existe pas.

Marie-José Malis a instauré les « Pièces d’actualité » en 2014, pour sa première saison en tant que directrice du Théâtre de la Commune, à Aubervilliers. Elle invite ainsi des artistes tels que Maguy Marin ou encore Rodrigo Garcia à créer à partir de la population albertivillarienne. Pour le troisième opus, c’est Olivier Coulon-Jablonka qui a relevé le défi. Alors qu’il arpentait la ville depuis quelques semaines, un article de Mediapart porta à sa connaissance un collectif de sans-papiers installé dans l’ancienne agence Pôle Emploi désaffectée. Habitué à travailler avec du matériau documentaire contemporain, le metteur en scène et ses deux collaborateurs artistiques, Barbara Métais-Chastanier et Camille Plagnet, ont mené des entretiens avec ses hommes venus pour la plupart de Côte d’Ivoire et du Bangladesh : ce sera la matière du spectacle. L’idée de faire jouer leur histoire par des comédiens est vite écartée. Difficile cependant de réunir pour les répétitions les sans-papiers qui travaillent tous, parfois loin, très loin d’Aubervilliers. Difficile aussi de leur assurer que leur future exposition médiatique ne les mettra pas en danger. Ils ont cependant accepté de partager leurs témoignages sur scène et de surmonter leur peur afin de faire connaître la situation du collectif. Un an plus tard, on les retrouve au Théâtre des Abbesses dans le cadre du Festival d’Automne.

Lorsque les huit interprètes entrent en scène, on lit sur leur visage des états ou sentiments divers tels que fatigue, tristesse ou joie. Habillés pour certains en tenue de travail (plusieurs sont agents de sécurité), les comédiens amateurs apportent sur scène leur histoire personnelle mais aussi, semble-t-il, leur état d’esprit du moment. On se demande parfois s’ils jouent véritablement un rôle ou s’ils sont tout simplement eux-mêmes.

Le spectacle est construit sous forme de récit choral, où l’épopée de chacun des personnages est imbriquée dans celle des autres : on traverse avec eux la Russie, le désert de Lybie, la Méditerranée, l’Italie et la Grèce… entre autres…. Des histoires rocambolesques qu’on n’aurait pas pu inventer. L’actualité est ainsi directement incarnée sur le plateau.

Le spectacle est, comme on s’y attend avec un tel sujet, touchant. Touchant, mais pas pathétique : on ressent l’âpreté de leurs parcours mais aussi l’espoir qui continue de les animer.  Les hommes sont en effet montrés dans toute leur humanité, avec leur courage, leur naïveté aussi parfois, leur ras-le-bol et leurs désillusions, mais aussi avec leur humour et leur joie de vivre. Les chansons qu’ils fredonnent sont tour à tour émouvantes ou drôles, à l’image de la comptine « Alouette » qui résume à elle seule l’ambivalence et l’absurdité de leur situation, qui est de vivre dans un pays où ils paient des impôts mais sans existence légale.

On perçoit aussi dans ce spectacle une volonté didactique, une volonté de faire savoir le parcours du combattant auquel se livrent ces hommes et ces femmes. Ils racontent, mais ils expliquent aussi, comme pour convaincre : « comme on vous le disait dans le préambule », « ah vous ne saviez pas ça ». Cela aurait pu être culpabilisant, mais là encore O. Coulon-Jablonka évite cet écueil. On se dit toutefois lorsqu’on entend chanter « ouvrez les frontières » et « solidarité, avec les sans-papiers », qu’il est bien beau de crier ces slogans lors des manifestations, mais qu’il faudrait peut-être faire davantage.

C’est donc touchés par cette rencontre que l’on quitte le théâtre, heureux d’apprendre qu’une soixantaine de sans-papiers du 81, avenue Victor Hugo a obtenu le précieux sésame suite au spectacle. On prend alors conscience du pouvoir d’un théâtre engagé, un théâtre qui met en lumière ceux qui n’ont d’habitude pas la parole, et qui permet de mieux appréhender certains aspects de la société contemporaine.

Jusqu’au 17 septembre au théâtre des Abbesses puis à l’Apostrophe le 18 et le 19 octobre, au théâtre de Sartrouville le 8 et le 9 novembre et enfin au théâtre Brétigny le 15 novembre.

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsVisite au 81, avenue Victor Hugo
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Un Dom Juan déjanté et baroque au théâtre de l’Odéon
Photo : Jean-Louis Fernandez

Un Dom Juan déjanté et baroque au théâtre de l’Odéon

Après sa création au TNB de Rennes en mars dernier, le Dom Juan déjanté et baroque de Jean-François Sivadier s’installe au théâtre de l’Odéon. Porté par un duo tonitruant, cette mise en scène populaire et inventive réussit à nous emporter pendant plus de deux heures au gré des aventures de Dom Juan et de son fidèle valet.

Jean-François Sivadier met en scène le classique de Molière en créant une véritable machine infernale. La scénographie de Daniel Jeanneteau est un bric-à-brac géant mêlant des boules à facette avec des luminaires design, des planches de bois volantes et des astres évoquant La Vie de Galilée. Au fur et à mesure, cette machine s’anime au rythme des mensonges et des coups de folie du métronome Dom Juan. La scénographie reflète le côté foutraque et imprévisible de ce dernier, tout comme la mise en scène, qui transforme en véritable numéro de clowns l’affrontement entre Dom Juan et Pierrot, avec chutes gaguesques et cymbales.

Dans cet imbroglio, le duo Dom Juan et Sganarelle porte le spectacle, leur relation riche et complexe apporte une dimension sensible dans le tumulte apparent. Nicolas Bouchaud incarne un Dom Juan joueur et désinvolte, qui n’hésite pas à improviser avec le public féminin pendant plusieurs minutes avant d’interpeller Sganarelle et de revenir à son histoire. Ça n’est pas un Dom Juan flamboyant que nous propose Nicolas Bouchaud, mais un Dom Juan libéré du regard des autres, parfois ringard voire beauf, cherchant seulement la satisfaction permanente, peu importe l’image qu’il renvoie. Vincent Guédon est quant à lui un Sganarelle drôle et sensible, outré par les mensonges répétés de son maître, tiraillé entre son sens du devoir et sa morale, qu’il refrène sans cesse. Mention spéciale pour Lucie Valon qui incarne (entre autres) La Violette avec une fantaisie réjouissante, tandis que l’interprétation de Marie Vialle nous a déçus : son Elvire semblait hystérique et dénuée de sensibilité, ce qui ne correspond pas à l’image du personnage de Molière.

Jean-François Sivadier donne de la matière à ses comédiens avec l’insertion de courts extraits musicaux ou littéraires, qui auraient pu dynamiser la pièce davantage. En effet, lorsque Sganarelle au bord de la rupture interprète la chanson de Brassens Les Passantes, on est touchés. Et quand Dom Juan se transforme en crooner de seconde zone en nous chantant Sexual Healing de Marvin Gaye, la salle rit et en redemande. Cependant d’autres insertions fonctionnent moins bien comme la lecture de l’extrait de La philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade : si on comprend le parallèle entre Sade et Dom Juan, on peine à saisir l’intérêt de cette pause.

Globalement c’est une véritable liberté qui se dégage du plateau, les comédiens circulent dans la salle, interpellent le public et malgré les quelques longueurs, Jean-François Sivadier nous propose un théâtre populaire et inventif qui fait plaisir à voir dans les programmations des théâtres publics français.

Jusqu’au 4 novembre 2016 au théâtre de l’Odéon

Maxime Pauwels et Lucile JoyeuxUn Dom Juan déjanté et baroque au théâtre de l’Odéon
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Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir
Copyright (C) Thomas Aurin

Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir

Moins de deux mois après Jean Bellorini au Festival d’Avignon, Frank Castorf nous invite à replonger dans l’ultime roman de Dostoïevski : Les Frères Karamazov. Un voyage de 6h15 dans les tréfonds de la condition humaine porté par onze acteurs transcendés, une expérience théâtrale dont on ne sort pas indemne.

Le Festival d’Automne démarre fort cette nouvelle saison avec la création fleuve de Frank Castorf dans un lieu inédit et atypique, la friche industrielle Babcock, en partenariat avec la MC93. Le côté brut et la poésie du lieu, particulièrement bien mis en valeur, résonnent avec les questionnements métaphysiques des quatre frères Karamazov.

Le dramaturge S. Kaiser et F. Castorf ont choisi d’insérer dans leur adaptation des textes de DJ Stalingrad tirés d’Exodus, afin de faire résonner la Russie de Dostoïevski avec celle du XXIème siècle. Cet engagement est renforcé par la scénographie de Burt Neumann qui place à cour une traditionnelle datcha russe et à jardin un immeuble urbain représentant la société russe contemporaine. Le trait d’union entre ces deux époques est matérialisé par un écran vidéo central qui nous permettra de suivre les comédiens dans tous les recoins du hangar, et même au-delà. La vidéo nous révèle sans cesse des espaces de vie comme le sauna, la cuisine, la salle à manger, autant de lieux que le spectateur, de son siège, ne peut que deviner sans le dispositif vidéo. Même les courses effrénées des acteurs se font le plus souvent hors de notre vue, l’écran devient notre seule fenêtre pour suivre l’action. On a parfois l’impression que les comédiens sont ailleurs, dans un autre espace. Frank Castorf réussit à nous faire perdre nos repères et à créer un labyrinthe où les personnages cherchent désespérément une issue à leurs conflits inextricables. Malgré la pertinence de l’utilisation de la vidéo, j’ai tout de même ressenti une forme de frustration de n’avoir pas le choix de regarder autre chose que cet écran – il a parfois fallu attendre plus de quarante minutes avant de voir un comédien en chair et en os. Contrairement à Ivo Van Hove, Castorf dissimule tous les techniciens et les caméras. Est-ce ce parti pris qui nous donne parfois l’impression d’assister à un spectacle quelque peu désincarné ? Il y a là comme un paradoxe entre le débordement de vie et la détresse des personnages et cet écran vidéo froid qui nous coupe à mon sens du lien qui pourrait se créer avec le « nadriw » des héros de Dostoïevski.

C’est d’autant plus frustrant que les comédiens sont criants de passion et de sincérité. Le père Karamazov (Hendrik Arnst) qui ressemble à un mafieux de seconde zone est remarquable, Ivan (Alexander Scheer) est littéralement possédé par le rôle et dégage une impression de folie saisissante.

A l’extérieur du bâtiment, dominant la ville du haut d’une plateforme élevée par une grue, il incarne le monologue du Grand Inquisiteur avec une telle force que l’on est happés pendant de longues minutes par l’écran qui retransmet la scène, et l’on se demande s’il ne va pas tomber dans le vide, à l’image de Jésus espérant être rattrapé par les anges.

La complexité de la relation entre les quatre frères et le père Karamazov est subtilement interprétée tout au long du spectacle à travers des scènes marquantes comme celle de la pastèque où l’on oscille entre rires et tensions nerveuses.

« Vous croyez que j’aime ça, gueuler tout le temps ? Hurler est sans intérêt et interdit toute pensée. »

Frank Castorf ne laisse pas de répit aux spectateurs, les comédiens crient leur texte comme une nécessité absolue d’exprimer leurs conflits intérieurs, familiaux et idéologiques. Le père Ferapont nous dit : « Vous croyez que j’aime ça, gueuler tout le temps ? Hurler est sans intérêt et interdit toute pensée. » Et dans le public, on a parfois envie que ça s’arrête pour justement essayer de réfléchir, d’entendre ce que ces personnages ont à nous dire mais les cris ne s’arrêtent pas et nous subissons leur logorrhée sans pouvoir sur le moment en pénétrer les sens cachés. La musique participe aussi à cet effet de saturation et elle est à l’image de la diversité des points de vue des personnages : chants religieux, musique punk, électro, en passant par Gainsbourg et les chants d’oiseaux. Les époques s’entrechoquent comme les paroles de Dostoïevski et celles de DJ Stalingrad.

Frank Castorf réussit à faire dialoguer l’orthodoxie russe du XIXème siècle avec le libéralisme et l’émancipation du XXIème siècle. On sort de la salle bousculés, épuisés, mais nourris par ces questionnements qui continueront à nous faire réfléchir sur la condition humaine et sur notre époque.

La MC93 à la Friche industrielle Babcock, jusqu’au 14 septembre – Festival d’Automne

Maxime PauwelsUne traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir
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Le renversement de « La Dictadura de Lo Cool » n’aura pas lieu
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le renversement de « La Dictadura de Lo Cool » n’aura pas lieu

Marco Layera et sa compagnie la Re-Sentida nous interpellent sur l’entre-soi et la complaisance régnant dans le milieu culturel. Même si on ne doute pas de leur sincérité et du travail fourni, le spectacle tourne rapidement en rond, à coups d’invectives et d’excès en tout genre, sans autre parti pris que la dénonciation frontale quelque peu simpliste.

Nous attendions beaucoup de cette compagnie chilienne et de leur théâtre politique prenant à bras le corps des sujets dont on aime débattre : le phénomène bobo et la reproduction des élites. L’entrée en matière donnait tout de suite le ton avec les questions que la maîtresse de cérémonie adressa au public afin de provoquer la gêne, et par extension le rire : « Combien parmi vous sont d’origine maghrébine ? Qui a voté pour François Hollande ? ». La fête organisée par le nouveau Ministre de la Culture, pourtant absent, dévoile des invités issus de milieux favorisés, représentant des stéréotypes que l’on pourrait croiser dans les milieux mondains parisiens. Leur autosatisfaction caractérisée mêlée à leur taux d’alcoolémie nous donnent à voir un spectacle à la fois comique et pathétique.

Un écran placé côté jardin nous permet de suivre les personnages à l’arrière scène, « parce qu’on fait du théâtre contemporain » comme le dit plus tard le personnage du Ministre. On sent au fil de la pièce une envie de se moquer des tendances actuelles au théâtre. Pourtant La Dictadura de Lo Cool ne parvient pas à dépasser cette critique et reste au niveau parodique.

Le Ministre de la Culture finit par faire son apparition et annonce la couleur : il ne supporte plus cet entre-soi et veut opérer un changement en profondeur, offrir des postes à des artisans, des responsables syndicaux, non plus à ses amis. Il veut redonner la culture au peuple et provoquer une véritable révolution. Pourtant loin d’être altruiste, il apparait comme fou, encore décadent mais d’une autre manière : sa crise est extrême et violente.

Tout au long du spectacle, la couleur rouge, la bande son saturée et l’hystérie des personnages symbolisent cette prise de conscience brutale. Le spectacle va devenir de plus en plus pénible pour le public, avec des scènes répétitives, violentes, qui n’apportent rien de plus au propos. On attend une évolution, de nouvelles idées, mais le spectacle se cantonne à une critique frontale du système avec pour seule revendication redonner la culture au peuple. Une idée honorable mais présentée de manière simpliste et démagogique.

Malgré une scénographie astucieuse et des comédiens convaincants, empreints d’une belle énergie du début à la fin de la pièce, on ressort de la Dictadura de Lo Cool avec un goût d’inachevé et le sentiment que Marco Layera n’a pas su mettre en scène sa réflexion sur la société.

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« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Leïla se meurt », lamentations d’une pleureuse

Le focus Moyen-Orient du Festival d’Avignon accueillait cette année deux pièces d’Ali Chahrour : Fatmeh et Leïla se meurt. N’ayant pu voir la première, très applaudie, nous attendions la seconde avec impatience.

Le chorégraphe libanais a choisi un sujet plus personnel, mettant en scène l’une de ses parentes, Leïla, pleureuse. Ce métier méconnu en Occident consiste à écrire des poèmes pour honorer les morts et à faire pleurer les vivants. Le spectacle s’apparente davantage à la reconstitution du rite qu’à une fiction. La majorité des textes ont d’ailleurs été écrits par Leïla pour ses lamentations. Deux musiciens et Ali Chahrour l’accompagnent.

Lorsque les trois hommes entrent en scène et que leur voix s’élève, on est immédiatement séduits et emportés par les chants religieux qui résonnent particulièrement dans le Cloître des Célestins. Leïla fait son apparition et occupe silencieusement l’espace, écoutant le chant des trois hommes. Enfin, sa voix se fait entendre et commence alors la cérémonie. On pense que l’intensité ne cessera d’augmenter et qu’on sera emportés par ce flot de tristesse, surtout lorsque Ali Chahrour se mettra en mouvement. Mais il tarde à le faire, et son immobilité provoque chez le spectateur une attente qui ne sera pas comblée.

LEÏLA SE MEURT - Chorégraphie et mise en scène : Ali Chahrour CHAHROUR Musique : Ali HOUT, Abed KOBEISSI Dramaturgie : Junaid SARRIEDDINE Scénographie : Nathalie HARB Lumière : Guillaume Tesson TESSON Costumes : Bird on a Wire Assistanat à la mise en scène : Christel SALEM Avec : Ali CHAHROUR - Leïla CHAHROUR - et les musiciens : Ali HOUT, Abed KOBEISSI - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : Cloitre des Celestins - Ville : Avignon - Le : 20 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le chorégraphe a expliqué en interview qu’il a dû abandonner sa technique de danseur pour apprendre les mouvements de Leïla, afin de préserver l’authenticité de cette gestuelle rituelle. Cependant, était-ce judicieux ? En effet, en n’apportant pas son propre langage chorégraphique, Ali Chahrour n’enrichit pas la partition de Leïla et ne permet pas au dialogue de s’établir. Certes, son but n’était pas celui-ci mais on peut alors se demander l’intérêt de sa présence sur scène. Il reproduit les mouvements de Leïla avec un mimétisme qui n’apporte finalement pas grand-chose. Ses gestes, répétitifs et saccadés, évoquent l’entrée en transe mais celle-ci n’a jamais lieu.

Parallèlement, les deux musiciens placés de chaque côté de la scène portent le rythme du spectacle : à la fois chanteurs, danseurs et musiciens, ils ont semblé plus présents que le metteur en scène lui-même, qui était pourtant au centre du plateau.  Mais l’émotion tarde à venir. On reste par exemple impassibles devant la mise en scène de la mort du fils, à laquelle on ne croit pas. C’est dommage car chaque élément du spectacle pourrait séduire – les chants, les belles images, la voix et l’histoire de Leïla – mais l’ensemble ne parvient pas à nous emporter totalement.

En voulant retracer fidèlement une cérémonie, en voulant montrer toute la tristesse portée par la pleureuse, Ali Chahrour comptait sur la réalité brute pour toucher le spectateur, ce qui ne nous a pas tout à fait convaincus.

 

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« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
Photo : Jean-Louis Fernandez

« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie

Thierry Thieû Niang est de ces artistes qu’on aime aimer, parce qu’il n’est pas seulement danseur et chorégraphe, mais qu’il cherche aussi à sublimer les amateurs de tout âge avec lesquels il travaille. Certes, on pourrait arguer que c’est à la mode, mais T. Thieû Niang n’a pas attendu que ça le devienne.

Pour sa création Au Cœur, il a travaillé avec des jeunes avignonnais lors d’ateliers menés à La Chartreuse. Le spectacle est destiné à tourner et à pouvoir être rejoué avec des jeunes amateurs d’autres villes. Ce sera le cas à Saint-Denis et à Paris, par exemple, en novembre prochain.

Thierry Thieû Niang a également fait appel à des artistes pour construire ce spectacle. Linda Lê signe le texte, Claude Lévêque la scénographie minimaliste, quant à la chanteuse Camille elle a participé à la musique et a travaillé les chants avec les jeunes. Et c’est réussi car les passages chantés sont de l’ordre du divin. Dans cette aile blanche aux néons crus de la Collection Lambert, on aurait pu croire que la froideur aurait écrasé les corps ou amenuisé le propos, mais pas du tout… Les voix des jeunes gens et la viole de gambe de Robin Pharo réchauffent l’atmosphère dès les premières minutes.

Ces enfants et adolescents de huit à dix-huit ans ont un regard d’une intensité qui ferait pâlir d’envie certains comédiens professionnels. Ils sont là, bien présents au milieu de nous. Le public est disposé le long des quatre murs de cet espace rectangulaire et tout en longueur. On ne peut s’empêcher de se demander si le cadre si spécial de la Chartreuse ne donnait pas une dimension encore plus solennelle et sensible à cette performance.

Mais même ici, l’émotion nous assaille dès les premiers instants. Les personnages semblent chercher leur place au monde, jouent à tomber, à se relever, à trembler. Puis c’est l’explosion de joie et de vie qui se déroule sous nos yeux : ils sautent, respirent, se portent les uns les autres. Quelques belles images viennent parachever ces moments, comme lorsque l’un d’eux agite un grand étendard, se faisant peut-être le porte-drapeau de la cause enfantine ?

Dans le public, les gazouillements réitérés d’un bébé renforcent encore la beauté pure de ces images et de ces voix par leur incongruité naïve.

Puis une grande brouette est poussée, contenant un tas de vêtements usés et déchirés, qui sont jetés sur scène. Ceux-ci sont revêtus par les danseurs qui se transforment alors : on pense tout d’abord aux déguisements qu’on aimait étant enfant puis, plus gravement, aux réfugiés, aux sans domicile fixe. Les chants retentissent encore, il s’agit d’un poème de René Char mis en voix par Camille. Les vêtements trop grands deviennent le seul vecteur pour se toucher, ils les tirent, les étirent et finissent pas se coucher sur d’autres chiffons, en tas, comme des corps rejetés par la mer.

Un jeune homme reste sur le plateau cependant. Revêtu de ces vêtements trop grands aux couleurs tristes, le visage enfoui dans une grande capuche, il entame un solo accompagné du musicien et de la brouette, solo qui me fera frémir plusieurs fois : la viole de gambe a pris des accents stridents, le jeune homme s’est transformé en bête sauvage, en monstre, et on ne parvient plus à l’imaginer sous son costume.

Les enfants s’éveillent et le spectacle continue sur les mêmes accents, on entend le texte de Linda Lê et on regarde évoluer cette jeunesse sensible, qui donne à voir une société pas toujours parfaite mais pleine d’espoir.

Au Théâtre Gérard Philipe du 18 au 20 novembre 2016

Lucile Joyeux« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
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« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod

En reconstituant la salle Rubens du Musée des Beaux-Arts d’Anvers, le FC Bergman nous immerge dans une scénographie monumentale pour nous faire vivre de l’intérieur l’histoire de ce lieu. On y suit le parcours de personnages oscillant entre absurde, poésie et violence, contrastant avec l’immobilité et la majesté du Christ de Rubens.

En s’installant dans la salle du musée en travaux, on est frappés par la démesure du décor, par la force qui s’en dégage. A jardin, une unique et immense toile, Le Coup de Lance de Rubens, entourée de murs défraîchis orphelins de leurs tableaux disparus.

Ce décor va prendre vie grâce à l’équipe du musée cherchant désespérément à déplacer cette toile manifestement trop grande pour passer par la porte. Ces saynètes sans paroles font rire la salle et créent un lien entre les spectateurs et les comédiens. On ne cessera durant tout le spectacle d’osciller entre rire et contemplation, comme lors de cette scène où une intense lumière blanche se dégage de la porte et inonde littéralement le tableau de Rubens prêt à disparaître sous nos yeux.

Puis, les visiteurs du musée, tous plus étranges les uns que les autres, investissent cette salle comme un espace de liberté où tout est permis, ou presque, comme en témoignent les rappels à l’ordre incessants du vigile. On pense particulièrement à cette scène inspirée du film Bande à part de Jean-Luc Godard, dans laquelle trois personnages courent main dans la main et sautent sur le banc entourant la salle, avec énergie et grâce.

Mais l’euphorie laisse place à la violence lorsque sont représentés les bombardements liés à l’histoire du musée, dévasté pendant la seconde guerre mondiale. Il s’agit d’une violence esthétique provoquant des tableaux saisissants, comme lorsque la salle est jonchée de débris, que la pluie tombe à l’intérieur, et que des corps sous le choc tentent de revenir à la vie au rythme de cette musique jazz envoûtante.

Une esthétique proche de celle de Pina Bausch

L’esthétique de ce spectacle n’est pas sans rappeler celle de Pina Bausch, qui nous est apparue au détour de plusieurs scènes : un maître de cérémonie en nœud papillon vient sans raison apparente déposer à intervalles réguliers miettes de gâteau, cendres, pétales de rose au milieu de la salle, jusqu’à sa mort. Il apparaît comme le témoin muet des épreuves traversées par le musée, voire comme l’incarnation du musée lui-même.

La bande son, mélange de morceaux d’opéra ou de jazz, évoque aussi les spectacles de Pina Bausch, tout comme ces passages dansés au cours desquels la répétition provoque fascination. Le déséquilibre (une femme chute, un homme la retient) nous a également fait penser à Celui qui tombe de Yoann Bourgeois. Entre laisser aller et maîtrise.

Enfin, les procédés de transformation du plateau qui s’appuient sur de petits accessoires pour faire appel à l’imagination des spectateurs rappellent ceux de Für die Kinder.

On sort de ce spectacle en ayant le sentiment d’avoir assisté à un grand moment de théâtre grâce à des personnages habités et un peu fous, qui nous font virevolter d’une émotion à l’autre avec passion et sincérité.

Maxime Pauwels et Lucile Joyeux« Het Land Nod » du FC Bergman : traversée onirique au Pays de Nod
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Confessions d’un adolescent en perdition
Photo Christophe Raynaud de Lage

Confessions d’un adolescent en perdition

Un jeune homme installe son décor, consciencieusement, mettant en scène sa déclaration d’adieu au monde dont il s’est senti rejeté toute sa vie. Il prend son temps, décide du rythme : c’est son acte de liberté. Il ne compte rien laisser au hasard et surtout pas être influencé par une présence extérieure.

On sent dès de le départ un mélange de détermination et de fragilité chez cet adolescent qui s’apprête à commettre un massacre dans son lycée d’Emstetten en Westphalie. Après avoir installé sa vidéo, il nous raconte ce qui l’a poussé à en venir à cette extrémité. On le sent calme, réfléchi, loin d’un état de transe incontrôlé. On découvre les humiliations subies pendant l’enfance, sa défiance envers l’institution et plus généralement envers l’ensemble des gens qui aimeraient décider à sa place, lui dire ce qu’il est bon de faire ou pas. Il anticipe régulièrement les objections des spectateurs en leur signifiant qu’il n’est pas un déséquilibré hors du monde et du temps. Nos objections, il les connaît et il tente d’y répondre pendant son soliloque. On s’attendait à découvrir un monstre au sang froid, mais on découvre un adolescent perdu semblable à beaucoup d’autres, qui par un acte désespéré de toute puissance décide de basculer dans l’horreur.

« Vous serez de toute façon obligés, tôt ou tard, de me regarder. »

L’interprétation de David Fukamachi Regnfors est sur le fil, il trouve l’équilibre entre fragilité, détermination et névrose psychotique sous-jacente. Ses regards, sa posture, donnent vie à l’adolescent perdu face à ce monde normatif qui, on le sait, peut être violent envers ceux qui ne rentrent pas dans le cadre.

La mise en scène de Sofia Jupither est subtile, l’alternance de l’utilisation de la vidéo et des passages face public est équilibrée. En tant que spectateur, nous passons de destinataire direct de ce monologue à une position de voyeur comme l’internaute qui visionnera cette vidéo depuis son salon. J’ai beaucoup aimé ces arrêts sur image comme des instants volés témoignant du mélange de beauté et d’effroi que nous inspire ce personnage.

En partant du journal intime de l’adolescent, de ses messages sur les réseaux sociaux et de sa vidéo testament, Lars Norén réussit à nous proposer un texte juste qui résonne comme un appel au secours dans cette société toujours plus inégalitaire, continuant à avancer sans se soucier de ceux restés sur le côté du chemin.

Maxime PauwelsConfessions d’un adolescent en perdition
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« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres

Lorsqu’on arrive à La Chartreuse, un sentiment de sérénité nous enveloppe immédiatement. Le lieu est beau, calme, magistral, dédié à la création.

L’entrée de la salle du Tinel où se déroule la représentation de La Rive dans le noir est paradoxalement très petite et c’est dans une « boite à chaussures », comme la qualifie le secrétaire général Quentin Carrissimo Bertola, que le spectateur entre. Cela tombe bien puisque le spectacle est sous-titré « Une performance de ténèbres ». Le sujet est grave, Pascal Quignard rend hommage à son interprète disparue, Carlotta Ikedda, danseuse de butô.

Le spectateur est d’emblée mis en condition par un long silence dans le noir précédant le début de la performance. Le sol est recouvert de poussières argentées qui font penser à une coulée de lave. La règle du jeu est donnée : on nous invite à l’apaisement et à la contemplation d’une sorte de grotte reconstituée sur scène. Est-ce celle de Platon ? Une grotte primitive ? Un lieu d’expérimentation ?

Pascal Quignard entre en scène et place son spectacle sous le patronage d’une corneille et d’une chouette, dont les images pariétales s’allument en haut de la cage de scène, respectivement côté jardin et côté cour. L’ambiance est mystérieuse, voire ésotérique, on attend beaucoup de l’atmosphère dégagée.

Mais on ne recevra rien.

Marie Vialle entre en scène après un prologue pris en charge par l’auteur (qui est sonorisé), et si l’on peut reconnaître son jeu et la qualité de sa voix, elle m’a laissée tout de même complètement de glace. S’enchaînent pendant 1h15 des images et des scènes sans lien les unes aux autres, Marie Vialle est tour à tour prêtresse, statue, aguicheuse, cabotine ou enfantine. Ses tenues, bien qu’admirables (je pense à cette longue robe en plumes de corneille) semblent être volontairement sophistiquées pour cacher la vacuité du propos.

Et que dire de la présence de la corneille et de la chouette effraie, deux animaux qui entrent sur scène (mais ont surtout envie d’en sortir) ? Je n’ai pas compris l’intérêt de leur présence, qui selon moi fait échouer le rapport à la fiction et à la théâtralité tout en accentuant l’effet d’esbroufe.

On peine donc à faire le lien entre la passion de Quignard pour les oiseaux, pour Carlotta, pour Marie, et ses souvenirs d’enfance. Alors ce spectacle ne serait-il pas finalement que cela : une « boite à souvenirs » (expression empruntée à un ami) trop personnelle pour qu’on puisse se sentir impliqués en tant que spectateurs ? L’effet de collage n’a pas pris sur moi. La proposition semble une performance autocentrée, certes sophistiquée par bien des aspects, mais qui n’a pas pensé au public.

La présence d’un metteur-en-scène extérieur aurait sans doute permis d’éviter cet écueil. Le spectacle sera peut-être plus abouti lors de sa reprise au Centquatre.

Au Centquatre du 16 au 18 janvier 2017

Lucile Joyeux« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
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