Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir

Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir
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Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir

Moins de deux mois après Jean Bellorini au Festival d’Avignon, Frank Castorf nous invite à replonger dans l’ultime roman de Dostoïevski : Les Frères Karamazov. Un voyage de 6h15 dans les tréfonds de la condition humaine porté par onze acteurs transcendés, une expérience théâtrale dont on ne sort pas indemne.

Le Festival d’Automne démarre fort cette nouvelle saison avec la création fleuve de Frank Castorf dans un lieu inédit et atypique, la friche industrielle Babcock, en partenariat avec la MC93. Le côté brut et la poésie du lieu, particulièrement bien mis en valeur, résonnent avec les questionnements métaphysiques des quatre frères Karamazov.

Le dramaturge S. Kaiser et F. Castorf ont choisi d’insérer dans leur adaptation des textes de DJ Stalingrad tirés d’Exodus, afin de faire résonner la Russie de Dostoïevski avec celle du XXIème siècle. Cet engagement est renforcé par la scénographie de Burt Neumann qui place à cour une traditionnelle datcha russe et à jardin un immeuble urbain représentant la société russe contemporaine. Le trait d’union entre ces deux époques est matérialisé par un écran vidéo central qui nous permettra de suivre les comédiens dans tous les recoins du hangar, et même au-delà. La vidéo nous révèle sans cesse des espaces de vie comme le sauna, la cuisine, la salle à manger, autant de lieux que le spectateur, de son siège, ne peut que deviner sans le dispositif vidéo. Même les courses effrénées des acteurs se font le plus souvent hors de notre vue, l’écran devient notre seule fenêtre pour suivre l’action. On a parfois l’impression que les comédiens sont ailleurs, dans un autre espace. Frank Castorf réussit à nous faire perdre nos repères et à créer un labyrinthe où les personnages cherchent désespérément une issue à leurs conflits inextricables. Malgré la pertinence de l’utilisation de la vidéo, j’ai tout de même ressenti une forme de frustration de n’avoir pas le choix de regarder autre chose que cet écran – il a parfois fallu attendre plus de quarante minutes avant de voir un comédien en chair et en os. Contrairement à Ivo Van Hove, Castorf dissimule tous les techniciens et les caméras. Est-ce ce parti pris qui nous donne parfois l’impression d’assister à un spectacle quelque peu désincarné ? Il y a là comme un paradoxe entre le débordement de vie et la détresse des personnages et cet écran vidéo froid qui nous coupe à mon sens du lien qui pourrait se créer avec le « nadriw » des héros de Dostoïevski.

C’est d’autant plus frustrant que les comédiens sont criants de passion et de sincérité. Le père Karamazov (Hendrik Arnst) qui ressemble à un mafieux de seconde zone est remarquable, Ivan (Alexander Scheer) est littéralement possédé par le rôle et dégage une impression de folie saisissante.

A l’extérieur du bâtiment, dominant la ville du haut d’une plateforme élevée par une grue, il incarne le monologue du Grand Inquisiteur avec une telle force que l’on est happés pendant de longues minutes par l’écran qui retransmet la scène, et l’on se demande s’il ne va pas tomber dans le vide, à l’image de Jésus espérant être rattrapé par les anges.

La complexité de la relation entre les quatre frères et le père Karamazov est subtilement interprétée tout au long du spectacle à travers des scènes marquantes comme celle de la pastèque où l’on oscille entre rires et tensions nerveuses.

« Vous croyez que j’aime ça, gueuler tout le temps ? Hurler est sans intérêt et interdit toute pensée. »

Frank Castorf ne laisse pas de répit aux spectateurs, les comédiens crient leur texte comme une nécessité absolue d’exprimer leurs conflits intérieurs, familiaux et idéologiques. Le père Ferapont nous dit : « Vous croyez que j’aime ça, gueuler tout le temps ? Hurler est sans intérêt et interdit toute pensée. » Et dans le public, on a parfois envie que ça s’arrête pour justement essayer de réfléchir, d’entendre ce que ces personnages ont à nous dire mais les cris ne s’arrêtent pas et nous subissons leur logorrhée sans pouvoir sur le moment en pénétrer les sens cachés. La musique participe aussi à cet effet de saturation et elle est à l’image de la diversité des points de vue des personnages : chants religieux, musique punk, électro, en passant par Gainsbourg et les chants d’oiseaux. Les époques s’entrechoquent comme les paroles de Dostoïevski et celles de DJ Stalingrad.

Frank Castorf réussit à faire dialoguer l’orthodoxie russe du XIXème siècle avec le libéralisme et l’émancipation du XXIème siècle. On sort de la salle bousculés, épuisés, mais nourris par ces questionnements qui continueront à nous faire réfléchir sur la condition humaine et sur notre époque.

La MC93 à la Friche industrielle Babcock, jusqu’au 14 septembre – Festival d’Automne

Maxime PauwelsUne traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir

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