Visite au 81, avenue Victor Hugo

Visite au 81, avenue Victor Hugo
Photo : Willy Vainqueur

Visite au 81, avenue Victor Hugo

Au 81, avenue Victor Hugo, on vit, on rit, on pleure sans doute aussi en attendant ses papiers. Ce sera le leitmotiv du spectacle, « les papiers », parce que sans eux, on a beau travailler, parfois même dans l’administration française, on n’existe pas.

Marie-José Malis a instauré les « Pièces d’actualité » en 2014, pour sa première saison en tant que directrice du Théâtre de la Commune, à Aubervilliers. Elle invite ainsi des artistes tels que Maguy Marin ou encore Rodrigo Garcia à créer à partir de la population albertivillarienne. Pour le troisième opus, c’est Olivier Coulon-Jablonka qui a relevé le défi. Alors qu’il arpentait la ville depuis quelques semaines, un article de Mediapart porta à sa connaissance un collectif de sans-papiers installé dans l’ancienne agence Pôle Emploi désaffectée. Habitué à travailler avec du matériau documentaire contemporain, le metteur en scène et ses deux collaborateurs artistiques, Barbara Métais-Chastanier et Camille Plagnet, ont mené des entretiens avec ses hommes venus pour la plupart de Côte d’Ivoire et du Bangladesh : ce sera la matière du spectacle. L’idée de faire jouer leur histoire par des comédiens est vite écartée. Difficile cependant de réunir pour les répétitions les sans-papiers qui travaillent tous, parfois loin, très loin d’Aubervilliers. Difficile aussi de leur assurer que leur future exposition médiatique ne les mettra pas en danger. Ils ont cependant accepté de partager leurs témoignages sur scène et de surmonter leur peur afin de faire connaître la situation du collectif. Un an plus tard, on les retrouve au Théâtre des Abbesses dans le cadre du Festival d’Automne.

Lorsque les huit interprètes entrent en scène, on lit sur leur visage des états ou sentiments divers tels que fatigue, tristesse ou joie. Habillés pour certains en tenue de travail (plusieurs sont agents de sécurité), les comédiens amateurs apportent sur scène leur histoire personnelle mais aussi, semble-t-il, leur état d’esprit du moment. On se demande parfois s’ils jouent véritablement un rôle ou s’ils sont tout simplement eux-mêmes.

Le spectacle est construit sous forme de récit choral, où l’épopée de chacun des personnages est imbriquée dans celle des autres : on traverse avec eux la Russie, le désert de Lybie, la Méditerranée, l’Italie et la Grèce… entre autres…. Des histoires rocambolesques qu’on n’aurait pas pu inventer. L’actualité est ainsi directement incarnée sur le plateau.

Le spectacle est, comme on s’y attend avec un tel sujet, touchant. Touchant, mais pas pathétique : on ressent l’âpreté de leurs parcours mais aussi l’espoir qui continue de les animer.  Les hommes sont en effet montrés dans toute leur humanité, avec leur courage, leur naïveté aussi parfois, leur ras-le-bol et leurs désillusions, mais aussi avec leur humour et leur joie de vivre. Les chansons qu’ils fredonnent sont tour à tour émouvantes ou drôles, à l’image de la comptine « Alouette » qui résume à elle seule l’ambivalence et l’absurdité de leur situation, qui est de vivre dans un pays où ils paient des impôts mais sans existence légale.

On perçoit aussi dans ce spectacle une volonté didactique, une volonté de faire savoir le parcours du combattant auquel se livrent ces hommes et ces femmes. Ils racontent, mais ils expliquent aussi, comme pour convaincre : « comme on vous le disait dans le préambule », « ah vous ne saviez pas ça ». Cela aurait pu être culpabilisant, mais là encore O. Coulon-Jablonka évite cet écueil. On se dit toutefois lorsqu’on entend chanter « ouvrez les frontières » et « solidarité, avec les sans-papiers », qu’il est bien beau de crier ces slogans lors des manifestations, mais qu’il faudrait peut-être faire davantage.

C’est donc touchés par cette rencontre que l’on quitte le théâtre, heureux d’apprendre qu’une soixantaine de sans-papiers du 81, avenue Victor Hugo a obtenu le précieux sésame suite au spectacle. On prend alors conscience du pouvoir d’un théâtre engagé, un théâtre qui met en lumière ceux qui n’ont d’habitude pas la parole, et qui permet de mieux appréhender certains aspects de la société contemporaine.

Jusqu’au 17 septembre au théâtre des Abbesses puis à l’Apostrophe le 18 et le 19 octobre, au théâtre de Sartrouville le 8 et le 9 novembre et enfin au théâtre Brétigny le 15 novembre.

Lucile Joyeux et Maxime PauwelsVisite au 81, avenue Victor Hugo

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