Michalik fait mouche avec Edmond

Michalik fait mouche avec Edmond

Michalik fait mouche avec Edmond

Après le succès bien mérité du Porteur d’histoire et du Cercle des Illusionnistes, la nouvelle création d’Alexis Michalik, Edmond, était très attendue. C’est avec enthousiasme, bienveillance mais aussi avec beaucoup d’attentes que je me suis rendue au Théâtre du Palais Royal pour vivre deux heures que j’espérais aussi jouissives que les précédentes.

Lorsque j’ai su qu’Alexis Michalik montait sa nouvelle pièce en septembre, j’étais évidemment enthousiaste, mais quand j’ai appris que c’était pour mettre en scène l’histoire de la création de Cyrano de Bergerac, qui est ma pièce préférée, j’étais presque déjà conquise. Cependant on attend souvent beaucoup d’un auteur ou d’un metteur en scène qui nous a séduits, ce qui peut conduire à quelques déceptions, mais ce ne fut heureusement pas le cas !

Durant deux heures de pur théâtre – de théâtre populaire au bon sens du terme qui use des planches et des décors avec simplicité mais de manière toujours surprenante, Michalik et sa troupe parviennent à nous embarquer dans une autre époque. Mêlant comme à son habitude fiction et éléments historiques, il nous fait vivre la création de Cyrano de Bergerac à travers son auteur, Edmond Rostand.

Tout comme Rostand s’était inspiré de personnages historiques pour créer sa pièce, Michalik s’inspire des grands noms de la fin du XIXème siècle pour créer la sienne : sont ainsi convoqués Sarah Bernhardt, Feydeau, Courteline, Coquelin, et… plus surprenant, des mafieux corses, tout droit sortis, ceux-là, de notre monde contemporain ! Tout comme Rostand avait fait des emprunts à l’œuvre de Savinien de Cyrano de Bergerac (le passage sur le voyage dans la lune par exemple), Michalik fait entendre le texte de celui qui l’inspire. Bref, c’est un théâtre dans le théâtre sur le théâtre auquel on assiste, de vraies poupées russes.

Certes, Alexis Michalik a pris quelques libertés avec la biographie d’Edmond Rostand. Par exemple, il n’était pas qu’auteur de « fours » comme on nous le fait croire, et connaissait déjà un certain succès avant Cyrano, l’une de ses pièces avait même été jouée à la Comédie-Française et couronnée par l’Académie Française. Passé sous silence aussi, le fait que sa femme était poétesse et comédienne, et pas seulement la mère de ses enfants, même s’il est vrai qu’elle publiera surtout après 1900. Mais qu’importe ! Edmond n’est pas un cours de littérature française, bien qu’on en apprenne beaucoup sur la façon de déclamer les alexandrins au théâtre à cette époque !

Les douze comédiens de la Michalik’s team (une gageure d’avoir autant de comédiens sur scène dans le théâtre privé) sont comme d’habitude très justes, changeant de rôle avec aisance. Pierre Forest, qui incarne Coquelin, devient véritablement Cyrano lorsqu’il joue la pièce. Guillaume Sentou nous donne à voir un auteur timide, passionné et de génie. Les rôles secondaires sont attachants.

Le texte nous faire revivre Cyrano sans le plagier, redonnant naissance aux moments les plus emblématiques de la pièce.  Ainsi l’histoire d’Edmond et de ses mésaventures nous fait rire, mais on pleure aussi devant Cyrano mourant.

Bref… une pièce réussie, et un auteur – metteur en scène en lice pour un autre Molière ?

Jusqu’au 31 mars 2017 au théâtre du Palais Royal.

 

Lucile JoyeuxMichalik fait mouche avec Edmond
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« Un Poyo Rojo », un show virtuose et burlesque
Photo : Paola Evelina

« Un Poyo Rojo », un show virtuose et burlesque

Un Poyo Rojo est un spectacle qui donne le sourire ! Entre virtuosité et burlesque, les deux danseurs mis en scène par Hermes Gaido vont se lancer des défis physiques jusqu’à devenir plus que de simples rivaux, tout cela avec l’aide d’un poste de radio qui réserve chaque soir de nouvelles surprises.

Dès l’entrée en salle Tardieu, le public est mis dans l’ambiance (salsa !) car la musique résonne à plein volume, pendant qu’Alfonso Barón et Luciano Rosso s’échauffent durant de longues minutes. Lorsque le spectacle commence enfin, le plateau est au contraire plongé dans le silence, ce qui crée un contraste tout d’abord perturbant. C’est sans doute pour mieux faire entendre la respiration des deux sportifs dont la performance parait à la fois très physique (la sueur qui ruisselle atteint les premiers rangs) et facile (les sauts sont aériens, les réceptions silencieuses).  Les deux hommes se trouvent en effet dans un vestiaire et se lancent dans une battle à coups de regards provocateurs : il faut dire que « un poyo rojo » se traduit par « un coq rouge ». Si Luciano Rosso mime bel et bien l’animal à différentes reprises, c’est surtout au sens figuré que l’on peut comprendre ce titre. Ce sont des défis de virtuosité qui s’enchainent, non sans humour. On admire les corps souples et les numéros qui frôlent parfois le burlesque. Lorsqu’est allumé le poste de radio, troisième personnage de ce spectacle, une place est donnée à l’improvisation puisque les interprètes doivent s’adapter à la musique et aux émissions qui sont diffusées en direct. Quelle ne fut pas la surprise d’Alfonso Baron lorsqu’au hasard des fréquences retentit le nom du théâtre du Rond-Point ! Un léger fou rire gagnera l’interprète ainsi que la salle.

De ce combat de coqs se dégage une sensualité voire même une tension sexuelle, car on sent derrière la violence apparente les désirs de l’un et de l’autre. Quand l’un se rapproche, l’autre s’éloigne, comme dans un jeu amoureux où personne ne veut céder devant l’autre. Mais c’est avant tout la générosité des deux interprètes que l’on retiendra de ce spectacle : Luciano Rosso nous accorde même un petit bonus à la fin de la représentation. Distrayant et drôle, Un Poyo Rojo est à ne pas manquer si vous voulez vous évader une heure durant !

Jusqu’au 8 octobre au théâtre du Rond-Point

Lucile Joyeux« Un Poyo Rojo », un show virtuose et burlesque
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« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
Photo : Jean-Louis Fernandez

« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie

Thierry Thieû Niang est de ces artistes qu’on aime aimer, parce qu’il n’est pas seulement danseur et chorégraphe, mais qu’il cherche aussi à sublimer les amateurs de tout âge avec lesquels il travaille. Certes, on pourrait arguer que c’est à la mode, mais T. Thieû Niang n’a pas attendu que ça le devienne.

Pour sa création Au Cœur, il a travaillé avec des jeunes avignonnais lors d’ateliers menés à La Chartreuse. Le spectacle est destiné à tourner et à pouvoir être rejoué avec des jeunes amateurs d’autres villes. Ce sera le cas à Saint-Denis et à Paris, par exemple, en novembre prochain.

Thierry Thieû Niang a également fait appel à des artistes pour construire ce spectacle. Linda Lê signe le texte, Claude Lévêque la scénographie minimaliste, quant à la chanteuse Camille elle a participé à la musique et a travaillé les chants avec les jeunes. Et c’est réussi car les passages chantés sont de l’ordre du divin. Dans cette aile blanche aux néons crus de la Collection Lambert, on aurait pu croire que la froideur aurait écrasé les corps ou amenuisé le propos, mais pas du tout… Les voix des jeunes gens et la viole de gambe de Robin Pharo réchauffent l’atmosphère dès les premières minutes.

Ces enfants et adolescents de huit à dix-huit ans ont un regard d’une intensité qui ferait pâlir d’envie certains comédiens professionnels. Ils sont là, bien présents au milieu de nous. Le public est disposé le long des quatre murs de cet espace rectangulaire et tout en longueur. On ne peut s’empêcher de se demander si le cadre si spécial de la Chartreuse ne donnait pas une dimension encore plus solennelle et sensible à cette performance.

Mais même ici, l’émotion nous assaille dès les premiers instants. Les personnages semblent chercher leur place au monde, jouent à tomber, à se relever, à trembler. Puis c’est l’explosion de joie et de vie qui se déroule sous nos yeux : ils sautent, respirent, se portent les uns les autres. Quelques belles images viennent parachever ces moments, comme lorsque l’un d’eux agite un grand étendard, se faisant peut-être le porte-drapeau de la cause enfantine ?

Dans le public, les gazouillements réitérés d’un bébé renforcent encore la beauté pure de ces images et de ces voix par leur incongruité naïve.

Puis une grande brouette est poussée, contenant un tas de vêtements usés et déchirés, qui sont jetés sur scène. Ceux-ci sont revêtus par les danseurs qui se transforment alors : on pense tout d’abord aux déguisements qu’on aimait étant enfant puis, plus gravement, aux réfugiés, aux sans domicile fixe. Les chants retentissent encore, il s’agit d’un poème de René Char mis en voix par Camille. Les vêtements trop grands deviennent le seul vecteur pour se toucher, ils les tirent, les étirent et finissent pas se coucher sur d’autres chiffons, en tas, comme des corps rejetés par la mer.

Un jeune homme reste sur le plateau cependant. Revêtu de ces vêtements trop grands aux couleurs tristes, le visage enfoui dans une grande capuche, il entame un solo accompagné du musicien et de la brouette, solo qui me fera frémir plusieurs fois : la viole de gambe a pris des accents stridents, le jeune homme s’est transformé en bête sauvage, en monstre, et on ne parvient plus à l’imaginer sous son costume.

Les enfants s’éveillent et le spectacle continue sur les mêmes accents, on entend le texte de Linda Lê et on regarde évoluer cette jeunesse sensible, qui donne à voir une société pas toujours parfaite mais pleine d’espoir.

Au Théâtre Gérard Philipe du 18 au 20 novembre 2016

Lucile Joyeux« Au Cœur », une leçon de sincérité et de poésie
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« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres

Lorsqu’on arrive à La Chartreuse, un sentiment de sérénité nous enveloppe immédiatement. Le lieu est beau, calme, magistral, dédié à la création.

L’entrée de la salle du Tinel où se déroule la représentation de La Rive dans le noir est paradoxalement très petite et c’est dans une « boite à chaussures », comme la qualifie le secrétaire général Quentin Carrissimo Bertola, que le spectateur entre. Cela tombe bien puisque le spectacle est sous-titré « Une performance de ténèbres ». Le sujet est grave, Pascal Quignard rend hommage à son interprète disparue, Carlotta Ikedda, danseuse de butô.

Le spectateur est d’emblée mis en condition par un long silence dans le noir précédant le début de la performance. Le sol est recouvert de poussières argentées qui font penser à une coulée de lave. La règle du jeu est donnée : on nous invite à l’apaisement et à la contemplation d’une sorte de grotte reconstituée sur scène. Est-ce celle de Platon ? Une grotte primitive ? Un lieu d’expérimentation ?

Pascal Quignard entre en scène et place son spectacle sous le patronage d’une corneille et d’une chouette, dont les images pariétales s’allument en haut de la cage de scène, respectivement côté jardin et côté cour. L’ambiance est mystérieuse, voire ésotérique, on attend beaucoup de l’atmosphère dégagée.

Mais on ne recevra rien.

Marie Vialle entre en scène après un prologue pris en charge par l’auteur (qui est sonorisé), et si l’on peut reconnaître son jeu et la qualité de sa voix, elle m’a laissée tout de même complètement de glace. S’enchaînent pendant 1h15 des images et des scènes sans lien les unes aux autres, Marie Vialle est tour à tour prêtresse, statue, aguicheuse, cabotine ou enfantine. Ses tenues, bien qu’admirables (je pense à cette longue robe en plumes de corneille) semblent être volontairement sophistiquées pour cacher la vacuité du propos.

Et que dire de la présence de la corneille et de la chouette effraie, deux animaux qui entrent sur scène (mais ont surtout envie d’en sortir) ? Je n’ai pas compris l’intérêt de leur présence, qui selon moi fait échouer le rapport à la fiction et à la théâtralité tout en accentuant l’effet d’esbroufe.

On peine donc à faire le lien entre la passion de Quignard pour les oiseaux, pour Carlotta, pour Marie, et ses souvenirs d’enfance. Alors ce spectacle ne serait-il pas finalement que cela : une « boite à souvenirs » (expression empruntée à un ami) trop personnelle pour qu’on puisse se sentir impliqués en tant que spectateurs ? L’effet de collage n’a pas pris sur moi. La proposition semble une performance autocentrée, certes sophistiquée par bien des aspects, mais qui n’a pas pensé au public.

La présence d’un metteur-en-scène extérieur aurait sans doute permis d’éviter cet écueil. Le spectacle sera peut-être plus abouti lors de sa reprise au Centquatre.

Au Centquatre du 16 au 18 janvier 2017

Lucile Joyeux« La Rive dans le noir », une performance qui laisse le spectateur dans les ténèbres
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Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins
Photo : Christophe Raynaud de Lage

Exotisme et sensualité au Cloître des Célestins

Dans ses créations, le chorégraphe américain Trajal Harrel a pour habitude de brouiller la frontière entre spectateurs et performeurs  : Caen Amour n’échappe pas à la règle. Le public est invité à se déplacer pendant le spectacle afin d’observer l’arrière-scène, qui devient elle-même le lieu de spectacle.

« N’hésitez pas à aller et venir à l’Arrière autant que vous le souhaitez »

Mais cette arrière-scène n’en est pas vraiment une puisque les nombreux objets personnels choisis par chacun des danseurs ornent les murs en carton pâte : est-ce vraiment là une coulisse qu’on nous invite à observer ou un autre espace scénique ?

TH coussinsLe chemin balisé pour s’y rendre et la précision apportée par la maîtresse de cérémonie (« ne pas entrer dans la zone de performance des artistes ») laissent toutefois le spectateur encore un peu à l’extérieur. Les allers-retours de la masse ne seraient-ils pas davantage organisés afin de symboliser le hoochie-coochie, danse dont s’inspire Caen Amour, que pour intégrer le public au spectacle ? Les coussins posés au bord du plateau, sur lesquels s’installent surtout les jeunes spectateurs, permettent davantage d’entrer dans le spectacle que ce déplacement vers l’arrière-scène.

C’est encore là que j’ai le plus profité de la performance, les danseurs situés à quelques centimètres nous aguichent.

Sensualité à la limite de l’érotisme

Les quatre interprètes (trois hommes et une femme) se succèdent, incarnant des personnages féminins sensuels et lascifs, exerçant sur moi une fascination intensifiée par le mélange des genres musicaux, litanie hypnotique.

On y reconnaît l’esprit du voguing et les motifs chers à Trajal Harrell : costumes, défilé, transe.

Les danseurs portent devant eux des vêtements, qui plus encore qu’un costume permettent l’incarnation de certains personnages. Partenaires des danseurs, ils donnent finalement davantage à voir que s’ils étaient réellement portés. Au fur et à mesure des passages ils se transforment, la veste devient jupe, le pantalon turban. Là encore ce jeu avec les tissus fascine, on attend l’entrée de l’artiste côté cour avant de le voir disparaître au bout d’une minute ou deux côté jardin, attendant l’entrée suivante avec une forme d’impatience.

Les spectateurs devenus mateurs par leurs allées et venues entrent dans le show par la force des choses. A la fin du spectacle on est plongés dans une atmosphère proche de celle des Mille et Une Nuits, comme peut en témoigner l’image de quelques spectateurs qui se prélassent allongés sur les coussins, ne lâchant pas du regard Trajal Harrell et ses danseurs.

Au Cloître des Célestins jusqu’au 13 juillet

Lucile JoyeuxExotisme et sensualité au Cloître des Célestins
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