« Les Barbelés » : un cri de douleur d’Annick Lefebvre

« Les Barbelés » : un cri de douleur d’Annick Lefebvre
Photo © Simon Gosselin

« Les Barbelés » : un cri de douleur d’Annick Lefebvre

Annick Lefebvre présente à La Colline sa nouvelle création Les Barbelés, interprétée par Marie-Ève Milot et mise en scène par Alexia Bürger. Un seul en scène où le spectateur assiste aux derniers mots d’une jeune femme avant que les barbelés ne lui coupent définitivement la parole.

Chacun d’entre nous naît avec des germes de barbelés dans le corps. Chaque souffrance, chaque autocensure fait pousser d’une fraction de millimètres ces barbelés. Tel est le point de départ de la pièce d’Annick Lefebvre. Face à nous, une jeune femme qui n’a plus qu’une heure à vivre avant que les barbelés n’atteignent sa bouche et la fassent taire à jamais. Le public assiste à ses dernières paroles, à un cri ininterrompu par lequel le personnage revient sur sa vie, ses blessures et se demande ce qui lui arrive.

Marie-Ève Milot interprète avec finesse et sensibilité ce personnage au bord de la rupture, qui oscille entre détresse et résignation. Durant toute la pièce, elle se tient debout dans une cuisine qui semble arrachée au reste de l’appartement, un décor du quotidien qui devient soudain le théâtre d’un dernier sursaut de vie, d’une volonté de prendre la parole pour peut-être inverser le cours des choses.

La logorrhée de la jeune femme contraste avec le silence qu’elle s’est imposée pendant toute sa vie. On comprend au fur et à mesure de l’avancée du spectacle toutes les fois où elle s’est empêchée de parler, où elle a accepté de se taire. La tension monte petit à petit dans la salle. J’ai été interloqué au départ par la rapidité de son récit et par le québécois qui n’est pas toujours facile à comprendre. Mais je me suis laissé happer par le spectacle et la force de son récit. Son monologue est un long decrescendo, son débit ralentit petit à petit tandis que son histoire devient de plus en plus grave. La fin approche et elle interpelle directement le public. Elle nous prend à témoin. Elle plante ses yeux dans les nôtres et nous dit : « Vous allez voir quelqu’un mourir ce soir ». Ces dernières paroles résonnent dans le théâtre.

Les barbelés finissent par avoir raison d’elle et le spectacle se termine sur une fin sanglante qui laisse les spectateurs sonnés. Heureusement, la comédienne revient saluer, souriante mais avec une émotion palpable. On ressort de la salle avec l’envie de s’exprimer pour ne pas subir le même sort.

A voir jusqu’au 2 décembre au théâtre de La Colline

Maxime Pauwels« Les Barbelés » : un cri de douleur d’Annick Lefebvre
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« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution
Credit photo : Richy Wong

« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution

Le spectacle documentaire « Red » du Living Dance Studio chorégraphié par Wen Hui tente de sonder les mémoires et de faire parler les corps.

Le sujet central du spectacle est un ballet, « Le détachement féminin rouge », pensé comme un instrument de propagande durant la Révolution culturelle de Mao Zedong. Wen Hui interroge plusieurs générations de Chinois qui ont tous été marqués à différents niveaux par ce ballet. Malgré la sincérité des interprètes et la richesse du sujet, le spectacle peine à dépasser le stade du simple documentaire. La scénographie très épurée se résume à deux chaises positionnées de chaque côté de la scène, un rideau rouge puis un écran en fond de scène (un classique) qui permet de projeter les témoignages et les images d’archive du ballet. Des témoignages brefs et peu étoffés d’anciens danseurs du ballet ou de témoins de la révolution qui constituent une part trop importante du spectacle par rapport à la prestation des quatre interprètes sur scène. Un livre ouvert projeté en vidéo dévoile des images d’archives, une belle illustration du manque d’inventivité de la scénographie.

Dans le même temps, à l’avant-scène, nos quatre interprètes réalisent des mouvements et témoignent elles aussi de la manière dont elles ont vécu la révolution culturelle. Liu Zhuying a elle-même dansé dans le ballet au moment de la révolution. Son témoignage est touchant et je me suis demandé pourquoi il n’était pas plus exploité, pourquoi il était coupé par des interventions vidéos peu convaincantes. La jeune danseuse Jiang Fan est elle-aussi très talentueuse et son premier solo m’a « réveillé ». Ces moments, trop rares dans la pièce, racontent comment le corps a été utilisé pour magnifier la révolution. Lorsque les interprètes analysent les mouvements du ballet, quand elles expliquent que seuls les grands et les beaux danseurs pouvaient interpréter les héros, on comprend les mécanismes de la manipulation et le spectacle devient intéressant. Malheureusement, le fond est simplement esquissé, le spectacle reste le plus souvent en surface et j’ai souvent trouvé le temps long.

Je suis même ressorti de la salle en colère de voir un spectacle si peu abouti programmé dans un grand théâtre parisien. Les quelques beaux moments n’ont pas suffi à sauver la pièce et j’aurais certainement été mieux informé et peut-être plus touché par un documentaire diffusé sur Arte. J’attends un peu plus d’un « spectacle vivant ».

A voir au théâtre des Abbesses

Maxime Pauwels« Red » de Wen Hui : des corps marqués par la Révolution
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La Belle Scène Saint-Denis à découvrir au Théâtre Gérard Philipe ce week-end

La Belle Scène Saint-Denis à découvrir au Théâtre Gérard Philipe ce week-end

Depuis trois ans, le Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France et le Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis programment, avec le soutien du Département, des artistes – chorégraphes, metteurs en scène et interprètes – dans le jardin ombragé de la Parenthèse. Pendant deux semaines, en plein cœur du festival d’Avignon, la Seine-Saint-Denis prend ses quartiers d’été.

Cette année, les spectateurs franciliens pourront découvrir la programmation avignonnaise au TGP.

SAMEDI 7 OCTOBRE
18H – DANSE
mA (création en cours) | Satchie Noro
suivi de
ICÔNE (extrait) | Sandrine Lescourant
durée : 1h – salle Mehmet Ulusoy

20H – THÉÂTRE
SI NOUS VOULONS VIVRE | textes de Sony Labou Tansi
conception et mise en scène Patrick Janvier, Étienne Minoungou
durée : 1h20 – salle Roger Blin
Entrée libre sur réservation : 01 48 13 70 00
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DIMANCHE 8 OCTOBRE
15H30 – DANSE
RUINES (extraits) | Sylvère Lamotte
suivi de
JUSTE HEDDY (création en cours) | Mickaël Phelippeau
durée : 1h – salle Mehmet Ulusoy

17H – THÉÂTRE
DANS LA VIE AUSSI, IL Y A DES LONGUEURS | de et avec Philippe Dorin
durée : 50 minutes – salle Mehmet Ulusoy

Plus d’informations sur le site du TGP 

Maxime PauwelsLa Belle Scène Saint-Denis à découvrir au Théâtre Gérard Philipe ce week-end
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« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision
Crédit photo : Gianmarco Bresadola

« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision

Notre Festival d’Automne commence fort avec la grande adaptation théâtrale du roman de Stefan Zweig, La Pitié Dangereuse, mise en scène par Simon McBurney et magnifiquement interprétée par la troupe de la Schaubühne au théâtre des Gémeaux.

Pendant plus de deux heures, je n’ai pu détourner une seule fois le regard de la scène tant le rythme effréné de la pièce m’a emporté. Du début à la fin, j’ai été littéralement happé par l’histoire de ce jeune homme qui se retrouve pris au piège de sa faiblesse envers Edith. Le roman de Zweig, qui nous plonge dans les souvenirs du lieutenant Anton Hofmiller, est adapté à la scène dans une version chorale interprétée par sept comédiens. Laurenz Laufenberg incarne le lieutenant jeune, donnant vie aux souvenirs du personnage, tandis que Christoph Gawenda interprète le lieutenant-narrateur qui commente et analyse ses actions passées. Comme dans le théâtre Nô, il y a parfois une séparation entre le corps physique et la voix de certains personnages. Ce choix de mise en scène renforce l’aspect choral et symbolise les liens qui unissent l’ensemble des personnages. Ils sont tous conscients du drame qui est en train de se jouer mais aucun d’entre eux ne peut y mettre fin.

Crédit photo : Gianmarco Bresadola

Crédit photo : Gianmarco Bresadola

Simon McBurney parvient à établir un subtil équilibre entre les passages narratifs plus réflexifs et les scènes de vie jouées sous nos yeux par les comédiens. Un équilibre qui permet aux spectateurs de ressentir la tension et la complexité des situations vécues par les personnages. La richesse de la mise en scène est sublimée par la maîtrise et le jeu millimétré de la troupe de la Schaubühne. Les comédiens parviennent à nous faire ressentir toute la puissance de l’implacable piège qui se referme sur le lieutenant à mesure qu’il s’engage envers Edith et sa famille.

La scénographie n’est pas en reste et contribue également à la réussite de la pièce. Assez minimaliste, elle est composée de petits espaces qui correspondent à chaque personnage, venant ainsi renforcer leur isolement. L’écran vidéo en fond de scène est utilisé pour prolonger le décor ou diffuser des images d’archive. L’ensemble laisse la part belle à l’imagination et j’ai souvent pu imaginer les lieux et les décors des différentes scènes qui se jouaient sous nos yeux.

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas été si impressionné et happé par une pièce de théâtre. Cette « Pitié Dangeureuse » est une grande réussite théâtrale qui retranscrit toute la force de l’écriture de Zweig et nous fait réfléchir sur le sentiment de pitié et ses conséquences dévastatrices.

Á voir au TNP de Villeurbanne du 23 au 30 mars 2018

Maxime Pauwels« La pitié dangereuse » de Stefan Zweig adaptée par Simon McBurney : un bijou de précision
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La mystérieuse auberge de Kurô Tanino
Photo : Shinsuke Sugino

La mystérieuse auberge de Kurô Tanino

Le Festival d’Automne nous fait découvrir pour la première fois en France le travail du metteur en scène japonais Kurô Tanino avec son spectacle « Avidya ». Un voyage de deux heures au cœur des montagnes japonaises dans une auberge proche de la démolition et peuplée de personnages étranges et fascinants.

« Avidya » désigne en sanskrit le premier des douze maillons du bouddhisme qui signifie « aveuglement » ou « illusion », et que Kurô Tanino traduit aussi par « égarement ». L’égarement est un fil rouge tout au long de la pièce, l’auberge qui est un véritable refuge pour les villageois malades qui souhaitent profiter des bienfaits des eaux thermales est égarée au milieu de la nature, les personnages qu’on rencontre dans la pièce semblent égarés entre leurs désirs et leurs peurs. Kurô Tanino a lui-même réalisé le décor qu’il a souhaité mettre en place dès le premier jour des répétitions. On sent que les comédiens ont pu s’approprier l’espace, s’y projeter tout au long du travail. Il s’agit d’un plateau tournant qui donne à voir successivement les différentes pièces de l’auberge : le patio, les chambres, les bains… L’auberge est ainsi progressivement dévoilée pour révéler ses secrets. On prend plaisir en tant que spectateur à observer les objets, à écouter les sons qui proviennent de cette « auberge de l’obscurité ». La lumière qui transperce les vapeurs des bains ou celle du crépuscule rougeoyant qui se reflète sur l’arbre participe de cette esthétique épurée et on se sent littéralement au cœur des montagnes japonaises.

Une voix off nous raconte l’histoire de cette auberge et celle de ses hôtes. Tout commence avec un duo de marionnettistes qui arrivent de Tokyo pour jouer leur spectacle. Le père atteint de nanisme et son fils grand et impassible intriguent dès la première scène. Ils apprennent rapidement que le propriétaire des lieux est mort, et que personne n’est au courant de ce spectacle. Ils feront la rencontre des quatre personnages de passage dans l’auberge : Otaki qui est une vieille dame habituée des lieux, un malvoyant qui espère recouvrer la vue, un sansuke (métier disparu au Japon qui consistait à laver le corps des clients et à servir de géniteur aux femmes qui ne réussissaient pas à avoir d’enfant) et deux geishas qui ont pris l’habitude de venir se reposer et répéter dans cette auberge. Chacun de ces personnages va être à la fois intrigué et gêné par le père et le fils. Le rythme très lent de la pièce nous révèle petit à petit leurs désirs et leurs peurs de manière subtile. Les corps et les générations se confondent et créent des rencontres  improbables. Chaque personnage porte son mystère et progressivement les esprits s’échauffent jusqu’à ce point d’orgue où le père et le fils décident de jouer un extrait de leur spectacle. A ce moment-là, le rythme s’accélère et l’atmosphère devient plus inquiétante devant cette marionnette difforme animée par le père en transe. Le sansuke est ému aux larmes, l’aveugle crie d’effroi. S’ensuit une scène marquante où l’aveugle tente dans la nuit de toucher la marionnette tandis qu’une des geishas est en train de faire l’amour dans le bain avec le sansuke pour avoir un enfant. Les cris de peur du malvoyant et ceux de plaisir de la geisha se mêlent et créent une atmosphère pesante. On oscille tout au long de la pièce entre les peurs et les désirs des personnages sans jamais réussir à percer réellement leurs secrets, le spectateur peut alors imaginer sa propre histoire.

Mais surtout, la pièce met en scène la fin d’un monde : l’auberge sera détruite pour laisser place à une ligne de chemin de fer et cette source gratuite disparaîtra. Dans cette pièce Kurô Tanino nous présente la fin d’une époque symbolisée par cette auberge où il fait revivre des personnages comme le sansuke. Un hommage à une culture japonaise ancestrale qui donne envie de s’envoler pour le Japon à la recherche de ces eaux thermales miraculeuses.

 

Maxime PauwelsLa mystérieuse auberge de Kurô Tanino
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Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir
Copyright (C) Thomas Aurin

Une traversée russe à Babcock : « Les Frères Karamazov », entre rage et désespoir

Moins de deux mois après Jean Bellorini au Festival d’Avignon, Frank Castorf nous invite à replonger dans l’ultime roman de Dostoïevski : Les Frères Karamazov. Un voyage de 6h15 dans les tréfonds de la condition humaine porté par onze acteurs transcendés, une expérience théâtrale dont on ne sort pas indemne.

Le Festival d’Automne démarre fort cette nouvelle saison avec la création fleuve de Frank Castorf dans un lieu inédit et atypique, la friche industrielle Babcock, en partenariat avec la MC93. Le côté brut et la poésie du lieu, particulièrement bien mis en valeur, résonnent avec les questionnements métaphysiques des quatre frères Karamazov.

Le dramaturge S. Kaiser et F. Castorf ont choisi d’insérer dans leur adaptation des textes de DJ Stalingrad tirés d’Exodus, afin de faire résonner la Russie de Dostoïevski avec celle du XXIème siècle. Cet engagement est renforcé par la scénographie de Burt Neumann qui place à cour une traditionnelle datcha russe et à jardin un immeuble urbain représentant la société russe contemporaine. Le trait d’union entre ces deux époques est matérialisé par un écran vidéo central qui nous permettra de suivre les comédiens dans tous les recoins du hangar, et même au-delà. La vidéo nous révèle sans cesse des espaces de vie comme le sauna, la cuisine, la salle à manger, autant de lieux que le spectateur, de son siège, ne peut que deviner sans le dispositif vidéo. Même les courses effrénées des acteurs se font le plus souvent hors de notre vue, l’écran devient notre seule fenêtre pour suivre l’action. On a parfois l’impression que les comédiens sont ailleurs, dans un autre espace. Frank Castorf réussit à nous faire perdre nos repères et à créer un labyrinthe où les personnages cherchent désespérément une issue à leurs conflits inextricables. Malgré la pertinence de l’utilisation de la vidéo, j’ai tout de même ressenti une forme de frustration de n’avoir pas le choix de regarder autre chose que cet écran – il a parfois fallu attendre plus de quarante minutes avant de voir un comédien en chair et en os. Contrairement à Ivo Van Hove, Castorf dissimule tous les techniciens et les caméras. Est-ce ce parti pris qui nous donne parfois l’impression d’assister à un spectacle quelque peu désincarné ? Il y a là comme un paradoxe entre le débordement de vie et la détresse des personnages et cet écran vidéo froid qui nous coupe à mon sens du lien qui pourrait se créer avec le « nadriw » des héros de Dostoïevski.

C’est d’autant plus frustrant que les comédiens sont criants de passion et de sincérité. Le père Karamazov (Hendrik Arnst) qui ressemble à un mafieux de seconde zone est remarquable, Ivan (Alexander Scheer) est littéralement possédé par le rôle et dégage une impression de folie saisissante.

A l’extérieur du bâtiment, dominant la ville du haut d’une plateforme élevée par une grue, il incarne le monologue du Grand Inquisiteur avec une telle force que l’on est happés pendant de longues minutes par l’écran qui retransmet la scène, et l’on se demande s’il ne va pas tomber dans le vide, à l’image de Jésus espérant être rattrapé par les anges.

La complexité de la relation entre les quatre frères et le père Karamazov est subtilement interprétée tout au long du spectacle à travers des scènes marquantes comme celle de la pastèque où l’on oscille entre rires et tensions nerveuses.

« Vous croyez que j’aime ça, gueuler tout le temps ? Hurler est sans intérêt et interdit toute pensée. »

Frank Castorf ne laisse pas de répit aux spectateurs, les comédiens crient leur texte comme une nécessité absolue d’exprimer leurs conflits intérieurs, familiaux et idéologiques. Le père Ferapont nous dit : « Vous croyez que j’aime ça, gueuler tout le temps ? Hurler est sans intérêt et interdit toute pensée. » Et dans le public, on a parfois envie que ça s’arrête pour justement essayer de réfléchir, d’entendre ce que ces personnages ont à nous dire mais les cris ne s’arrêtent pas et nous subissons leur logorrhée sans pouvoir sur le moment en pénétrer les sens cachés. La musique participe aussi à cet effet de saturation et elle est à l’image de la diversité des points de vue des personnages : chants religieux, musique punk, électro, en passant par Gainsbourg et les chants d’oiseaux. Les époques s’entrechoquent comme les paroles de Dostoïevski et celles de DJ Stalingrad.

Frank Castorf réussit à faire dialoguer l’orthodoxie russe du XIXème siècle avec le libéralisme et l’émancipation du XXIème siècle. On sort de la salle bousculés, épuisés, mais nourris par ces questionnements qui continueront à nous faire réfléchir sur la condition humaine et sur notre époque.

La MC93 à la Friche industrielle Babcock, jusqu’au 14 septembre – Festival d’Automne

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Confessions d’un adolescent en perdition
Photo Christophe Raynaud de Lage

Confessions d’un adolescent en perdition

Un jeune homme installe son décor, consciencieusement, mettant en scène sa déclaration d’adieu au monde dont il s’est senti rejeté toute sa vie. Il prend son temps, décide du rythme : c’est son acte de liberté. Il ne compte rien laisser au hasard et surtout pas être influencé par une présence extérieure.

On sent dès de le départ un mélange de détermination et de fragilité chez cet adolescent qui s’apprête à commettre un massacre dans son lycée d’Emstetten en Westphalie. Après avoir installé sa vidéo, il nous raconte ce qui l’a poussé à en venir à cette extrémité. On le sent calme, réfléchi, loin d’un état de transe incontrôlé. On découvre les humiliations subies pendant l’enfance, sa défiance envers l’institution et plus généralement envers l’ensemble des gens qui aimeraient décider à sa place, lui dire ce qu’il est bon de faire ou pas. Il anticipe régulièrement les objections des spectateurs en leur signifiant qu’il n’est pas un déséquilibré hors du monde et du temps. Nos objections, il les connaît et il tente d’y répondre pendant son soliloque. On s’attendait à découvrir un monstre au sang froid, mais on découvre un adolescent perdu semblable à beaucoup d’autres, qui par un acte désespéré de toute puissance décide de basculer dans l’horreur.

« Vous serez de toute façon obligés, tôt ou tard, de me regarder. »

L’interprétation de David Fukamachi Regnfors est sur le fil, il trouve l’équilibre entre fragilité, détermination et névrose psychotique sous-jacente. Ses regards, sa posture, donnent vie à l’adolescent perdu face à ce monde normatif qui, on le sait, peut être violent envers ceux qui ne rentrent pas dans le cadre.

La mise en scène de Sofia Jupither est subtile, l’alternance de l’utilisation de la vidéo et des passages face public est équilibrée. En tant que spectateur, nous passons de destinataire direct de ce monologue à une position de voyeur comme l’internaute qui visionnera cette vidéo depuis son salon. J’ai beaucoup aimé ces arrêts sur image comme des instants volés témoignant du mélange de beauté et d’effroi que nous inspire ce personnage.

En partant du journal intime de l’adolescent, de ses messages sur les réseaux sociaux et de sa vidéo testament, Lars Norén réussit à nous proposer un texte juste qui résonne comme un appel au secours dans cette société toujours plus inégalitaire, continuant à avancer sans se soucier de ceux restés sur le côté du chemin.

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Les Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Les Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes

Hier soir la Cour d’Honneur a été témoin de la descente aux Enfers de la famille Essenbeck, rongée peu à peu par le pouvoir nazi. Ivo Van Hove réussit magnifiquement l’adaptation du scénario des Damnés de Luchino Visconti grâce à une utilisation précise et intelligente de la vidéo et à une troupe de la Comédie Française parfaitement dirigée.

Les personnages de la famille Essenbeck nous regardent droit dans les yeux et s’apprêtent à nous raconter leur histoire. Notre regard va et vient entre le plateau et cet écran vidéo central habilement utilisé par Ivo Van Hove, à la manière d’un cinéaste pour nous donner une autre perspective.

La fastueuse fête d’anniversaire du baron Joachim (Didier Sandre), faussement joyeuse, nous plonge directement dans une mélancolie sourde, les luttes de pouvoir se dessinent entre le baron Konstantin (Denis Podalydès), Herbert Thallman (Loïc Corbery) et Friedrich Bruckman (Guillaume Galienne). Le national socialisme prend le dessus sur les liens filiaux et très vite le clan bascule dans une tragédie sanglante.

Le clan bascule dans une tragédie sanglante

Christophe Montenez est saisissant dans le rôle de Martin von Essenbeck, l’unique héritier de Joachim qui pour se venger de sa mère fera tout pour renverser Friedrich Burckmann. Le public est saisi par la violence sourde de certaines scènes mêlée à une esthétique très travaillée. Je pense particulièrement à la scène où Podalydès accompagné d’un autre comédien incarnent des soldats SA célébrant dans une effusion de joie une victoire évoquant une fête sportive. Ils sont deux sur le plateau mais sur la vidéo on peut voir une véritable équipe.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Cette scène de joie se termine par une exécution sommaire et sans appel. Elle m’a évoqué l’histoire tragique de ce match opposant en 1942 le FC Start à une équipe allemande. Les joueurs ukrainiens refusant de se soumettre au joug nazi remportèrent le match devant 45 000 spectateurs, ils seront tous froidement exécutés pour l’exemple.

Dans cette Cour d’Honneur, on se sent le témoin d’une barbarie en marche que l’on ne peut arrêter. Ivo Van Hove nous interroge sans cesse, comme après la mort de chaque personnage, moment où les spectateurs se voient en miroir à l’écran, comme pour révéler notre passivité.

La mise en scène d’Ivo Van Hove résonne terriblement avec l’actualité, évoquant la violence économique, sociale et terroriste à laquelle on fait face actuellement. On sort de la Cour d’Honneur avec des frissons, en se disant que cette tragédie a bien existé. Certaines scènes continueront longtemps de nous habiter comme pour nous rappeler que la barbarie n’est jamais très loin.

Les Damnés mise en scène Ivo Van Hove jusqu’au 16 juillet

Maxime PauwelsLes Damnés électrisent la Cour d’Honneur du Palais des Papes
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